Jacobus Gallus, compositeur, biographie, discographie
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COMPOSITEURS
Gallus, Jacobus
COMPOSITEURS
JACOBUS GALLUS


La Prague de Rodolphe II

A quarante ans à peine, Gallus est l’auteur d’une œuvre immense : messes, motets, pièces profanes par centaines sont déjà diffusés et connus au cœur du vaste empire Habsbourg. Grâce à la ténacité du compositeur, à d’ardentes recherches de protecteurs et de soutiens financiers, la quasi totalité de ce vaste ensemble a pu être imprimé de son vivant sur les presses du fameux Georg Nigrin, alias Jiri Czerny, l’imprimeur de la chapelle royale, et dont l’élégante typographie est également connue par force traités de médecine, de droit, d’astronomie, de religion… Comment n’en aurait-il pas eu souci ? Jouissant de l’estime de nombreux ecclésiastiques, et parmi les plus hauts placés de Bohême ou de Moravie, on voit le compositeur abandonner dès 1585 son poste de maître de chapelle de l’Archevêque d’Olomouc, Stanislav Pavlovsky, pour s’installer à Prague, sans nul doute afin de participer à l’édition de son œuvre. Le résultat de ces efforts est tangible : dès 1589, on chante les polyphonies de Gallus, on les entend presque tous les jours…

Le décor dans lequel Gallus évolue pourrait sans peine convenir à quelque conte fantastique, c’est celui de la Prague de l’empereur Rodolphe II. L’empereur a commencé son règne en 1576 par de nombreux gestes d’ouverture, il se montre tolérant envers les idées nouvelles, et fait de la ville un hâvre de relative harmonie avant que les conflits ne se déclarent à nouveau à partir de 1618. Une fois installé à Prague en 1583, ce personnage mélancolique et taciturne se réfugie progressivement dans une passion pour les arts, les sciences et les techniques. Souverain, son goût le porte vers les marques les plus luxueuses d’un art d’apparat, mais également vers les manifestations capricieuses du génie maniériste. Il accorde ainsi aux peintres, en 1576, l’affranchissement de l’obligation corporatiste afin qu’il puissent exercer plus librement leur art. Prague devient rapidement le centre où se mêlent les influences artistiques les plus nouvelles et les plus diverses. Après les combinaisons hétéroclites de Giuseppe Arcimboldo, c’est au tour d’artistes aux talents aussi divers que le maniériste Bartolomeus Spranger ou bien le disciple tardif de Dürer, Hans Hoffmann, de prendre la relève dans la peinture de Cour, entourés de peintres flamands, allemands ou italiens dont l’œuvre mêle de façon imprévisible les influences du Nord et du Midi. L’esprit du temps est aux expériences dans le goût du bizarre. On rassemble autour de l’empereur les énigmes et les étrangetés de la nature, figurées et ouvragées dans le secret d’opulents ateliers consacrés aux arts décoratifs : on ne compte pas les orfèvres, lapidaires, horlogers, mécaniciens, graveurs, tailleurs de pierre ou de verre, brodeurs qui se pressent à la Cour en provenance d’Italie, des Pays-Bas, d’Espagne ou d’Allemagne.

Gallus est partie intégrante de ce décor pragois. Son œuvre aussi peut être considérée comme une collection unique de raretés musicales. Mais la présence du compositeur est pourtant discrète, et l’on aurait tort de vouloir chercher la mention de son nom dans un grand nombre de documents. La fonction qu’il exerce à Prague, au moins depuis 1586, est modeste, c’est celle de cantor de la petite église Saint-Jean-en-Grève (Svety Jan na brehu), dans la Vieille-Ville. De cette église ancienne, sise dans la célèbre rue Anenska, on ne conserve plus aujourd’hui que le souvenir : transformée en couvent dominicain en 1626, elle fut vendue en 1784, et ne fut plus du tout visible à partir de 1899, date à laquelle on construisit sur son emplacement un nouveau bâtiment abritant un théâtre. Une plaque commémorative y mentionne aujourd’hui le nom du compositeur. Où se tourner alors pour en savoir plus ? Le nombre apparemment élevé de pistes biographiques permettant d’en savoir plus à son sujet a tôt fait de révéler ses limites.

L’enigme Gallus

Si l’on continue pourtant de se demander : « Qui était Gallus ? », c’est précisément qu’à la question : « Quelle est son œuvre ? », il paraît facile de répondre en regard du nombre d’imprimés qui la contiennent. Son éclat singulier provient de la somme de trouvailles qui y sont rassemblées, exactement, nous l’avons dit, comme dans ces cabinets de précieux artisanat tellement prisés à la cour de Rodolphe II. Le bizarre, voire le grotesque, y ont aussi leur place, mais avant tout aussi une remarquable sincérité d’accent.

Cette musique de Gallus n’a pas la stabilité de facture ni l’éclat de celle de Palestrina. Elle est également moins pathétique que celle de Lassus, avec laquelle elle partage pourtant le goût d’une intense subjectivité. Le style en est largement tributaire des procédés du contrepoint « international » (c’est-à-dire : franco-flamand) de l’époque, mais s’avère très indépendant quant à la formulation de son langage harmonique. Fait significatif de ce climat pragois où la facture illusionniste cherche à dissimuler ses procédés, la musique de Gallus paraît souvent à l’audition d’une simplicité de fabrication déconcertante. L’impact de cette apparente simplicité fait que bien souvent, ces œuvres résonnent avec une étonnante fraîcheur de nos jours, et permet de comprendre pourquoi certains motets se sont maintenus au répertoire des maîtrises et chorales quasiment sans interruption depuis l’époque de leur composition.

Gallus écrit à une époque où le langage commun des compositeurs, le bel art parfait véhiculé par les franco-flamands des quatre coins de l’Europe, commence à se diversifier en dialectes difficilement conciliables entre eux. Entre le Nord et le Midi, entre les catholiques et les protestants, entre anciens et modernes, la fin du XVIe siècle assiste à une fragmentation des réalisations musicales que ne résoudra que l’avancée du baroque. Dans sa diversité, l’œuvre de Gallus porte à la fois témoignage de cette fragmentation stylistique et fait montre d’une belle variété de tentatives pour parvenir à la surmonter.

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