Eclipse et renaissance
Mort dans la solitude la plus totale à Vienne en 1741, Vivaldi avait vu aussitôt son nom comme son souvenir effacés de la mémoire de ses contemporains. Et sa musique, après avoir illuminé la vie musicale européenne durant près de quatre décennies, s’était rapidement transformée en une lointaine queue de comète dans le ciel musical italien. Dès 1739, le Président de Brosses avait prophétisé cette amnésie collective en stigmatisant dans ses Lettres familières cette Italie « où tout est de mode » et « où la musique de l’année précédente n’est plus de recette ». L’ombre qui recouvrait Vivaldi s’était à peine dissipée au XIXe siècle avec les travaux de Forkel, évoquant le Vénitien au détour de la réhabilitation de Bach puis, à l’aube du XXe siècle, avec les audacieuses recherches d’Arnold Schering. Mais, à la veille de la Première Guerre Mondiale, Vivaldi demeurait encore cet inconnu auquel Fritz Kreisler pouvait attribuer un pastiche de sa propre composition sans craindre d’ être démasqué. Dans ce climat oublieux, la destruction en 1914 par une batterie allemande du manuscrit contenant la thèse de Pincherle faisait figure de triste symbole.
La fin du conflit mondial devait cependant marquer le terme de ce purgatoire. En 1922, alors que Wilhelm Altmann publiait le premier catalogue des œuvres de Vivaldi connues à l’époque, l’improbable scénario qui devait mener à la redécouverte quasi miraculeuse d’une partie de la collection personnelle du compositeur se mettait en place. C’est en effet entre 1926 et 1930 qu’en trois coups de théâtre successifs, vingt-sept volumes de manuscrits ayant appartenu à Vivaldi et comportant des pans totalement inconnus de sa production, furent retrouvés et réunis à la Bibliothèque Nationale Universitaire de Turin. L’ histoire de cette redécouverte, qui hésite entre le prodige et le roman policier, est désormais bien connue. Elle débute en 1926 dans un monastère salésien de Montferato dont le Recteur, pour financer les travaux de réfection des bâtiments conventuels, fit estimer et mettre en vente quatre-vingt dix sept volumes poussiéreux de manuscrits, abandonnés dans une bibliothèque. Parmi ceux-ci, le Professeur Alberto Gentili, de la Bibliothèque de Turin, devait identifier quatorze volumes de manuscrits de Vivaldi provenant d’une collection divisée. Devançant les antiquaires et les aigrefins de tous poils que cette découverte retentissante avait lancés sur la piste de l’autre partie de la collection, les responsables de la Bibliothèque turinoise, guidés par des généalogistes, parvenaient ensuite à identifier le propriétaire de cette précieuse pièce manquante en la personne d’un vieux marquis génois acariâtre, qui n’accepta de se défaire de sa collection qu’après les diplomatiques pressions de son confesseur privé. La troisième étape de cette étonnante résurrection fût celle de l’acquisition des deux collections par la Bibliothèque Nationale Universitaire de Turin, grâce à un pathétique concours de circonstances. Deux turinois, l’agent de change Roberto Foà et l’industriel Filippo Giordano, ayant tous deux perdu un jeune garçon dans des conditions dramatiques, décidèrent en effet de perpétuer leur souvenir en 1927 et 1930 en finançant le rachat par la Bibliothèque de la collection contenant les vingt-sept volumes vivaldiens, aujourd’hui connus sous le nom des deux enfants : la collection Mauro Foà et la collection Renzo Giordano.
Cette acquisition révélait au monde musical que le Vénitien volontiers dénigré par les hagiographes bachiens n’était pas le modeste compositeur de quelques modèles pour transcripteur de génie, mais que son œuvre constituait en réalité un vaste corpus mêlant musique instrumentale et vocale, tant profane que sacrée. Grâce aux manuscrits turinois, les frêles inventaires établis par les pionniers de la recherche vivaldienne s’enrichissaient en effet de plusieurs centaines de concertos, à la coupe et à l’instrumentation variées, mais aussi de vingt-deux partitions d’opéra, de serenate, de cantates de chambre, de sections de Messes et de Vêpres, de dizaines de psaumes et de motets. Une succession de procès, le repli fasciste puis le second conflit mondial freinèrent malheureusement l’exploration de ce fonds retrouvé. En 1939 toutefois, une mémorable Settimana Vivaldi organisée par l’Accademia Chigiana de Sienne et placée sous la direction artistique d’Alfredo Casella, célébrait la réhabilitation du compositeur vénitien dont de multiples œuvres connaissaient à cette occasion leur première exécution depuis sa mort. Parmi celles-ci, figuraient les désormais célèbres Stabat Mater et Gloria. La renaissance de Vivaldi était en marche.
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