Itinéraire entre deux continents
Qui fut Domenico Zipoli, et que représentent sa figure et sa musique dans le panorama actuel de la musique ancienne ? Il s’agit sans aucun doute d’un créateur singulier. Contemporain de Bach, Haendel et Domenico Scarlatti, il peut difficilement être comparé à aucun autre musicien de son temps. Il n’y a pas dans l’histoire de la musique de cas semblable, où un musicien professionnel très sollicité renonce à une carrière au succès assuré pour s’occuper du salut des âmes des indigènes. Le bouleversement qu’il apporta à sa vie en partant comme missionnaire dans la province jésuite du Paraguay modifia substantiellement son langage et son esthétique. Les potentialités dont il avait fait preuve en publiant sa première œuvre, les Sonate d’intavolatura per organo e cembalo (Rome, 1716), pourraient sembler s’être réduites dans une grande mesure. Rien de plus faux, même s’il est vrai que les questions qui surgissent à propos de sa décision d’émigrer n’ont pas encore trouvé de réponses satisfaisantes. Ces doutes ont laissé perplexes des musicologues de l’importance d’Adolfo Salazar ou Isidor Phillip, qui trouvaient invraisemblable la présence d’un compositeur aussi renommé dans les territoires inhospitaliers d’Amérique.
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La totalité de sa production doit nécessairement être associée au contexte historique et aux événements qui ont entouré sa redécouverte
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Chez Zipoli, le milieu socioculturel est un facteur indispensable non seulement pour la compréhension de la voie radicale qu’il a suivie, mais pour éclairer le choix de certains genres musicaux et les caractéristiques de son langage musical. La totalité de sa production doit nécessairement être associée au contexte historique et aux événements qui ont entouré sa redécouverte. Zipoli est l’opposé des créateurs victimes de leur temps et de leur histoire personnelle. Le Caravage ou Gesualdo ont atteint leur renom non pas grâce à leur personnalité tourmentée ou à la situation historique défavorable qu’ils connurent, mais bien malgré celles-ci. Pour Zipoli, c’est au contraire son itinéraire d’Europe en Amérique qui le transforme en un créateur d’exception. Sa vie, et son œuvre, liée au moment où elle fut composée, exercent une fascination unique.
Zipoli l’Européen
La formation de Zipoli suivit des chemins plus religieux que séculaires, et il resta éloigné du principal genre profane de son époque, l’opéra. Il naquit en 1688 à Prato, une petite ville ayant une tradition d’organistes, située à 20 km de Florence. Il y étudia avec Giovani Battista Becattelli, et à l’âge de 19 ans, grâce à des aides successives du Duc Cosme III, il put se rendre à Florence pour réaliser des études avec Giovanni Maria Casini, puis à Naples avec Alessandro Scarlatti, alors maître de la Chapelle Royale. En 1709, après un court séjour à Bologne où il travailla sous les ordres du père Felipe Lavinio Vannucci, il termina son étape de formation à Rome avec Bernardo Pasquini, précurseur du style galant et héritier spirituel de Frescobaldi. L’une de ses premières réalisations professionnelles à Rome fut la commande que la Congrégation de Sainte Cécile lui fit en 1710 de composer des Vêpres et une Messe en l’honneur de saint Charles. C’est de cette époque que datent les oratorios de Saint Antoine de Padoue et Sainte Catherine, dont on ne connaît que le livret. Jusqu’à son départ définitif de Rome, Zipoli démontra qu’il était avant tout un musicien professionnel principalement consacré à la musique sacrée. Sa trajectoire européenne démontre qu’il a toujours voulu travailler comme musicien d’église, charge qu’il obtint en 1715, lorsqu’il fut nommé organiste et maître de chapelle de l’église romaine de Gesú, maison mère des jésuites où repose le corps de saint Ignace de Loyola. Simultanément, María Teresa Strozzi, princesse de Forano, dont le palais était devenu l’endroit le plus élégant et le plus fréquenté des milieux intellectuels et artistiques de Rome, lui offrit son aide. C’est elle qui en 1716 paya les frais de publication des Sonate d’intavolatura per organo e cembalo. On lit en effet sur la première page la dédicace de Domenico à sa protectrice. D’un style conservateur très lié à Frescobaldi, elle reste l’œuvre capitale de Zipoli, à laquelle il doit son renom. On conserve également de cette période la Sonate pour violon et basse continue et les cantates profanes Dell’offese a vendicarmi, Mia Bella Irene et O Daliso, da quel di’che partisti, toutes pour voix et basse continue.
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