Pier Francesco Cavalli commença sa collaboration avec le Teatro San Cassiano à peine deux ans après la naissance de l’opéra public et il fut durant les trente années suivantes la figure dominante incontestée de ce genre de spectacle. Il s’appelait en réalité Pier Francesco Caletti, et il avait quitté la ville de Crema (où il était né le 14 février 1602) pour se rendre à Venise à la suite du noble Federico Cavalli, dont le compositeur adopta le nom. Il entra rapidement comme chanteur à la chapelle de Saint-Marc, alors placée sous l’autorité de Claudio Monteverdi, sous la direction duquel il sut mettre rapidement en lumière ses dons, entamant une brillante carrière qui le consacra comme organiste – même si à la mort de Monteverdi (1643), ce n’est pas lui qui remplaça le maître, mais son aîné Rovetta : ce n’est qu’à la disparition de celui-ci, en 1668, qu’il put enfin assumer la direction de la chapelle de Saint-Marc. Tandis que son maître produisait pour les théâtres vénitiens ses derniers chefs-d’œuvre, Il ritorno di Ulisse in patria et L’Incoronazione di Poppea, Cavalli avait déjà à son actif pas moins de cinq opéras au San Cassiano et un au San Moisé, deux des nombreux théâtres d’opéra ouverts à Venise à cette époque. Le premier contrat de Cavalli avec le San Cassiano, en 1639, le présente employé non seulement comme instrumentiste et compositeur, mais aussi comme organisateur et impresario, aux côtés de la chanteuse Felicita Uga, du librettiste Orazio Persiani et du danseur-scénographe Giovan Battista Balbi, son collaborateur pour de nombreuses années à venir.
Bien que l’opéra avec lequel il fit ses débuts, Le Nozze di Teti e Peleo, n’eût pas été un succès, la compagnie ayant même été dissoute, la carrière de Cavalli se poursuivit de façon ininterrompue, ajoutant toujours à sa tâche de compositeur celle d’organisateur. Dès les premières années, Cavalli eut la chance de collaborer avec des personnalités d’un niveau artistique exceptionnel. Le premier librettiste de valeur fut Giovan Battista Busenello, qui avait écrit pour Monteverdi L’Incoronazione di Poppea, et qui écrivit au total 5 mélodrames pour Cavalli, dont Didone et La Statira. Busenello était membre de l’Accademia degli Incogniti, l’un des clubs vénitiens les plus influents, qui introduisit dans l’opéra vénitien des années 40 du XVIIe siècle une note libertine et érotique particulière. Une autre rencontre décisive fut celle de Giovanni Faustini, auteur de nombreux titres mis en musique par Cavalli jusqu’à sa mort, survenue en 1651 : l’homme de lettres poussa Cavalli à travailler, à partir de 1650, pour le Teatro de S. Apollinare, tandis qu’il continuait d’écrire également des opéras pour le Teatro dei SS. Giovanni e Paolo. La décennie suivante vit l’apogée du succès européen du compositeur. Tandis qu’il continuait à Venise de produire trois ou quatre opéras par an pour les théâtres qui l’en sollicitaient (à partir de 1658, il travaille à nouveau également au San Cassiano, dirigé par Marco Faustini, frère de Giovanni), la propagation toujours croissante de ses opéras avait commencé en Italie et dans certaines villes d’Europe, sur les routes sillonnées par les troupes de la compagnie Febi Armonici.
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Tous les opéras vénitiens étaient adaptés au goût napolitain par des musiciens autochtones à la solde des Armonici et mis en scène de façon fastueuse sous la direction du plus important chorégraphe de l’époque, le vénitien Balbi.
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Après Egisto de Faustini (1643) c’est surtout Giasone, sur un texte de Cicognini, qui, après la première de 1649 au San Cassiano, triompha dans des dizaines de théâtres : Milan (1649), Lucques et Florence (1650), Bologne (1651), Milan (1652), Plaisance et Palerme (1655), Livourne (1656), Vicence (1658), Ferrare (1659), Gênes (1661), Ancône (1665), et ainsi de suite. A Naples, Giasone fut représenté pas moins de 4 fois, en 1651, 1652, 1661 et 1672. Ce n’est qu’en 1650 que l’opéra public vénitien avait atteint l’Italie méridionale, mais parmi les trente premiers titres de mélodrames représentés à Naples jusqu’en 1670, et qui étaient presque tous des reprises d’opéras vénitiens, un tiers étaient de Francesco Cavalli, qui joua donc un rôle fondamental dans la création du circuit opératique méridional. Il semblerait que les différentes troupes des Febi Armonici, c’est-à-dire les comédiens spécialisés dans la mise en scènes d’opéras responsables des vingt premières saisons napolitaines, aient eu avec le compositeur un rapport privilégié, puisque les trois opéras inaugurant l’ère opératique à Naples furent de Cavalli, dans l’ordre La Didone, Giasone et L’Egisto, avant même L’Incoronazione de Monteverdi de 1651 (œuvre présentant par ailleurs des signes évidents d’interventions de Cavalli).
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