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De tous ces opéras, le plus célèbre est sans doute La Clemenza di Tito (1752), dont Gluck lui-même réclama le livret en réponse à une commande du plus grand théâtre lyrique de l’époque, et celui qui possédait l’orchestre le plus considérable : le San Carlo de Naples. Les mélomanes qui n’ont jamais entendu cette œuvre en connaissent cependant des passages, puisque Gluck, champion du remploi musical (un secteur où il a pourtant bien des concurrents !), reprit au moins l’un des airs de Sextus, Se mai senti spirarti sul volto, pour en faire le très fameux O malheureuse Iphigénie et le chœur suivant des prêtresses, dans Iphigénie en Tauride. Composé pour l’orgueilleux castrat Caffarelli, le rôle de Sextus (mais aussi celui de sa bien-aimée Vitellia) témoigne de ce qui pouvait déplaire au clan des “italianistes” : une écriture vocale malaisée, riche en intervalles périlleux mais avare de vocalises hédonistes, une conduite harmonique brusque et surprenante, un orchestre riche et parfois plus émouvant que la voix (le solo de hautbois de Se mai senti s’impose davantage au souvenir que le chant). Boudée par les “connaisseurs”, la partition fut cependant applaudie du public italien et valut à Gluck le surnom de “divino Boemo” (“divin Bohémien”).
Les vingt et un opéras italiens écrits par Gluck entre 1741 et 1756, en dépit de leur apparente soumission aux lois du genre et aux desiderata des interprètes, manifestent tous cette sorte de bouillonnement expressif qui se satisfait mal de l’esthétique rococo. Ce malaise nécessite d’être souligné, car il explicite aussi bien la future “réforme” que le célèbre constat dressé par Charles Burney en 1772, lors de son passage à Vienne : “à Vienne comme ailleurs, les polémiques font rage parmi les poètes, les musiciens et leurs partisans. On pourrait dire que Métastase et Hasse mènent l’une des sectes principales tandis que Calzabigi et Gluck sont à la tête de l’autre. Les premiers regardent toute innovation comme de la charlatanerie et s’en tiennent à la forme ancienne du drame musical, où poète et musicien requièrent à part égale l’attention du spectateur : le barde dans les récitatifs et les parties narratives, le compositeur dans les airs, les duos et les chœurs. L’autre parti s’attache davantage aux effets théâtraux, à la justesse des caractères, à la simplicité de la diction et de l’exécution musicale, plutôt qu’à ce qu’ils considèrent comme des descriptions fleuries, des comparaisons inutiles, de froides et sentencieuses moralités dans les poèmes, d’ennuyeuses ritournelles et d’interminables roulades dans la musique.”
En 1756, nous n’en sommes pas encore là : le “style gluckiste” tel que Burney le décrit n’existe pas encore. Mais c’est qu’il n’est pas redevable au seul Gluck : plutôt à une série de circonstances dans lesquelles la politique et les luttes d’influence eurent leur rôle à jouer autant que les considérations musicales. En 1752, le nouveau chancelier impérial, le francophile Comte Kaunitz, nomme à la tête des théâtres viennois un homme susceptible de seconder ses idées “progressistes” : le Comte Giacomo Durazzo. Parallèlement, Kaunitz (auteur d’un Mémoire sur l’entreprise des spectacles dans la ville de Vienne) fait venir une compagnie française, celle du scénographe Louis Hébert, qui inaugure le “Théâtre français près de la cour”. A la branche conservatrice, représentée par le poète officiel Métastase et le Kapellmeister Giuseppe Bonno, qui prolonge une domination italienne attestée dès le milieu du XVIIe siècle, Kaunitz et Durazzo opposent une tradition musicale plus récente, celle de l’opéra comique français. Durazzo fait venir de Paris des livrets de vaudevilles – dont plusieurs lui seront directement envoyés par Charles Simon Favart, que l’on considère comme le fondateur du genre –, que Gluck est chargé de mettre en musique.
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