De la virtuosité à l’essence de la musique
A la différence d’un autre Toscan, Giovanni Battista Lulli, musicalement formé en France et qui devint l’incarnation même de la musique française de son époque, Boccherini, lorsqu’il arriva en Espagne à l’automne 1768 (il avait alors 25 ans), était déjà un musicien accompli ayant de nombreuses années d’expérience derrière lui, un virtuose au sommet de sa carrière jouissant d’un renom international. Son œuvre avait déjà été publiée par plusieurs éditeurs français, certains aussi illustres que Vénier. Lorsqu’il décida cette année-là d’abandonner Paris où, sans tout à fait triompher, il avait cependant fait une excellente impression aux côtés de son inséparable compatriote, le violoniste Filippo Manfredi, pour se rendre dans la lointaine et géographiquement excentrée Espagne, le violoncelliste avait déjà parcouru avant sa tournée parisienne une bonne partie de l’Italie – il avait été prophète à Lucques, sa ville natale – et avait suscité l’admiration de Vienne, où il ne passa pas inaperçu aux yeux d’un Gluck très élogieux pour la première œuvre d’un jeune homme de 17 ans, six trios écrits en 1760 pour deux violons et violoncelle, publiés à Paris par Bailleux quelques années plus tard.
Au cours de ses tournées de concerts, les premiers accompagné, comme Mozart, par son père Leopoldo, qui était contrebassiste, il rencontra de nombreux musiciens célèbres, et si l’influence de son maître, le Milanais Giovanni Battista Sammartini, fut importante pour lui, celle de Manfredi ne fut pas moindre, ainsi que celle des violonistes Pietro Nardini – élève comme le précédent de Tartini – et Giuseppe Maria Cambini, avec lesquels il fit partie pendant quelques mois en 1765 de ce qui fut probablement le premier quatuor à cordes stable de l’histoire de la musique. A la fin de 1768, Boccherini apporta à Madrid dans son bagage professionnel une pile de compositions propres qui auraient suffi pour laisser une trace digne, quoique minime, dans l’histoire de la musique. Outre sa première œuvre, il avait déjà écrit deux autres recueils de trios, et de meilleure qualité – l’op. 4 de 1766 et les six publiés au début de 1768 à Paris par La Chevardière comme faux op. 3 –, sans compter ses premiers et magnifiques Quatuors op. 2 de 17611, les six duos pour deux violons de l’authentique op. 3, quatre sonates pour violoncelle, quatre concertos pour son instrument et orchestre, une symphonie, deux oratorios, une cantate, deux psaumes, une messe et son op. 5, les sonates pour pianoforte ou clavecin avec accompagnement de violon. Nous nous trouvons donc en présence d’une quantité non négligeable de musique de différents genres et pour diverses formations, qui nous montrent plus qu’un compositeur de circonstance, l’œuvre d’un jeune musicien à la personnalité propre doté d’un style qui, indépendamment de son extraordinaire évolution et maturité postérieures, et de l’immersion progressive déjà citée dans la vie culturelle et sociale de l’Espagne de l’Illustration, ne le quitta jamais au long de sa féconde existence.
Boccherini tomba amoureux, et c’est peut-être pour cette raison – j’aime du moins à le penser – ou peut-être pour une autre plus prosaïque – la recherche d’importantes améliorations économiques ou d’invitations dans les hautes sphères – qu’il arriva en Espagne en quête de la chanteuse romaine Clementina Pellicia, qu’il épousa en 1769. Tous deux engagés dans la Compañía de Los Reales Sitios dirigée par Luigi Marescalchi, ils partagèrent à partir de 1768, année de leur arrivée, les scènes et les représentations, certaines documentées et d’autres non, d’opéras et de spectacles ambulants (Palma de Majorque, Aranjuez, Valence, La Granja, Madrid). Jusqu’à son arrivée en Espagne, et avant que ne commence sa nouvelle étape, l’œuvre de Boccherini est tout à fait significative, car elle nous montre clairement l’une des facettes les plus remarquables de l’Italien, celle du virtuose de son instrument, qui écrit certes des œuvres de commandes mais aussi de la musique pour sa propre mise en valeur : les difficiles et virtuoses sonates et concertos pour violoncelle, sans encore aborder ce qui serait plus tard son autre et plus significatif cheval de bataille, la musique de chambre pour instruments à archet.
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