En Espagne, il écrit “seulement” quatre autres concertos pour violoncelle, dont les trois premiers peu de temps après son arrivée (1769, 1770 et 1771), et il composa également dans les premières années (1770, 1772 et 1773) trois autres sonates. Sa plume donna encore de façon isolée une sonate et un concerto tardifs (1782 et 1783), mais sa production pour le violoncelle comme instrument roi diminua. De toute évidence, Boccherini avait abandonné sa carrière fulgurante de soliste, peut-être parce qu’à partir de 1770 il se consacra de façon exclusive au service de l’Infant Don Luis, frère du roi Carlos III, ou peut-être à cause d’une légère mais progressive détérioration de sa santé. Ces sonates et concertos des premières années sont seulement le reflet de ce que l’on attendait à cette époque de l’extraordinaire virtuose qu’il était. Peu à peu, la brillante écriture des morceaux de bravoure dont il avait dû se pourvoir pour ses apparitions en public, laissa clairement la place à des formes moins spectaculaires mais plus “musicales”, une musique authentiquement de chambre avec le trio à cordes, en particulier celui pour deux violons et violoncelle, le quatuor et surtout le quintette à cordes avec deux violoncelles2, dont il est pratiquement l’inventeur. Dans ces formes, à la différence de ses collègues contemporains qui accordèrent la prépondérance au premier violon au détriment des autres voix, Boccherini, de toute évidence parce qu’il pensait à lui-même comme interprète, accorda au violoncelle, sans pour autant négliger l’aspect virtuose du violon, un degré de virtuosité hors du commun adapté à sa brillante capacité mécanique : on y retrouve bien les feux d’artifice d’antan, mais ces feux sont ceux d’un soliste moins jeune, avec peut-être aussi moins d’ambition pour l’avenir, qui a déjà des responsabilités familiales et un travail stable impliquant certaines obligations.
Les genres du hasard
La vie est un processus incessant et ne se répétant jamais, formé par l’accumulation de hasards et de situations qui, parfois de façon inattendue, parfois moins, forment un présent toujours ouvert, qui aurait pu être différent si les circonstances s’étaient avérées – même légèrement – différentes. Il n’est pas difficile d’imaginer que la trajectoire de Boccherini aurait été toute autre si son voyage en Espagne n’avait été qu’une anecdote ponctuelle de sa biographie. Se serait-il laissé séduire par les séguedilles et les fandangos tyranniques ? Forcé de quitter l’Espagne, peut-être aurait-il composé immédiatement le premier des quintettes de l’op. 40/2 de 1788, poussé par la mélancolie de ce départ. On l’aurait alors rapidement entendu à Londres ou Lisbonne, à Berlin, La Haye, Prague et Saint-Pétersbourg, il serait retourné en Italie, à Paris et à Vienne, et aurait achevé sa vie en un lieu où, protégé par un mécène aux goûts différents de ceux de l’Infant Don Luis, il se serait par exemple consacré à la composition d’une pompeuse musique pour orchestre. Peut-être aussi, s’il avait épousé une chanteuse plus brillante que Clementina – qui ne fut d’ailleurs qu’une “seconde dame” dans la compagnie de Marescalchi, à l’ombre de la véritable prima donna, sa sœur Teresa Pelliccia –, se serait-il consacré à la musique vocale, optant pour la composition d’opéras spectaculaires ; ou il aurait continué de composer des sonates et des concertos pour son violoncelle, un Jacob Stainer, afin d’élargir son répertoire de virtuose ; ou il aurait même pu rencontrer le plus pieux des mécènes, qui l’aurait généreusement payé pour composer les pièces sacrées les plus éthérées.
Mais la réalité est qu’il trouva rapidement en Espagne un important protecteur, puisqu’il fut musicien de chambre de l’Infant Don Luis, qui en raison de sa vie agitée et des conflits avec son frère le roi Carlos III, ne vivait pas à la remorque d’une cour qui se déplaçait périodiquement à Madrid, l’Escorial, La Granja de San Idelfonso et Aranjuez. Boccherini, dont la stabilité économique était assurée par son poste dans cette Chambre, abandonna la cour en 1776, dans le sillage de son protecteur et de sa suite pour s’installer, poussé par les circonstances personnelles de Don Luis, dans l’exil doré d’Arenas de San Pedro. C’est ainsi que, géographiquement éloigné des centres de pouvoir, il perdit contact avec la crème de la musique de cour, les Corselli, Confort ou Brunetti – nous ne discuterons pas ici la question de savoir s’il exista réellement entre ce dernier et Boccherini une inimitié du type Mozart-Salieri. Pendant huit ans, à l’exception de quelque voyage éclair à Madrid, Boccherini vécut éloigné de la cour, jusqu’à la mort de l’Infant en août 1785. Ce furent huit années d’isolement aussi réel que total – Haydn fut incapable, malgré ses efforts, d’entrer en contact épistolaire avec Boccherini – ; des années de réflexion forcément sereine, tandis qu’il formait une famille très nombreuse et se consacrait à composer et à jouer pour son patron ; des années qui l’obligèrent à donner à sa production l’orientation adéquate pour qu’elle s’adapte aux besoins et aux goûts de Don Luis.
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