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Le portrait du collectionneur Andrea Odoni (Hampton Court) a suscité l’admiration de l’historien Vasari. C’est une création fascinante où Lotto semble faire le procès de son atonalisme antérieur : aucune rupture dans la texture ni dans le chromatisme mais une unité titianesque, une brosse aux accents plastiques saisissants qui n’empêchent pas cependant une virtuosité dont la structure présente déjà des mouvements baroques. Dans le même temps, la fluidité de la facture prône une nouvelle économie, un sens aigu de la vérité qui cible au plus près le modèle et exprime sa passion démonstrative de la sculpture antique (pas moins de six pierres sculptées animent la scène sans compter l’objet qu’Odoni tient dans la main). Les superbes effets de matière, suscités par les marbres, le manteau et son col fourré, la pénombre intime du cabinet, l’accord vert des tissus, donnent à penser que Lotto, exceptionnel plasticien, améliore son travail dans le sens d’une décantation éloquente des moyens : couleurs, dessin, composition se simplifient.
Ne faut-il pas comprendre dans cette nouvelle approche du sensible, l’écho des recherches que mènent les madrigalistes contemporains qui depuis l’activité des cours de Laurent le Magnifique à Florence puis d’Isabelle d’Este à Mantoue à la fin du XVè siècle, sur le sujet de la frottola, par exemple, s’engagent pour un art sincère sans sophistication formelle? C’est le sujet principal des frottolistes dont les œuvres sont recueillies dans les 11 volumes édités par Petrucci entre 1504 et 1514 et dont les résonnances qui forment l’environnement sonore du jeune Lotto, se prolongent chez Jacob Obrecht (circa 1450-1505). Tous œuvrent pour le dévoilement naturel de la vérité. D’un côté, la nouvelle écriture de la musique, proche d’un rythme syllabique, l’intelligibilité du vers et l’expression du sentiment qui lui sont liées ; de l’autre, l’autorité du peintre, habile à rompre le tumulte des ornements, à vaincre l’emphase décorative, la confusion des détails afin que se détachent la réalité psychologique du modèle, son unité et son action.
Avec Odoni, Lotto trouve des respirations justes. La cohérence du tableau, la lisibilité de son sujet sont permises grâce à la seule oblique que dessine dans l’espace, le corps du modèle, fixé dans un trois-quart dynamique : l’ample mouvement des bras, le geste ouvert accueillent le spectateur et intègrent subtilement l’individu dans l’espace.
Mais, esprit inquiet irrésolu à aucune forme unique ou du moins au respect d’une seule voie esthétique, Lotto est un artiste instable. Les “retours de pratique” sont fréquents. Cette faculté d’absorption et d’analyse, de constante évolution, progression/ régression, est le moteur de son activité. Une angoisse féconde s’exprime dans le terrifiant portrait de la jeune femme en Lucrèce, peut-être Lucrezia Valier (Londres, National Gallery). En dépît du visage ingrat de cette femme (preuve que Lotto ne s’autorise ni complaisance ni idéalisation) l’œuvre est l’un de ses portraits les plus ambitieux. Déjà, dans l’application orfèvrée de la facture, dans la touche impeccable, lisse, émaillée qui cerne le réel sans l’affadir. Le sens est moral : peut-être commande de mariage, l’œuvre est une invitation à la fidélité conjugale et rappelle que Nec villa impudica Lucretia exemplo vivet, “à l’exemple de Lucrèce, aucune femme impudique ne vivra”. Il s’agit d’une mise en garde à l’attention de la jeune mariée, une apologie savante de la vertu : le portrait insiste sur la fidélité de l’épouse. Plis et froissures des papiers (dessin où paraît Lucrèce et cartel où est consignée la phrase emblématique), mouvements de l’ample robe, de ses “manches à crevées”, riches effets du vert et du rouge orangé (deux couleurs complémentaires qui s’exaltent l’une à l’autre) démontrent la maestria de Lotto, son incomparable observation virtuose. La précision de la coiffe, le geste d’enseignement, la pose compliquée sont plus raides : elles expriment l’âpreté nerveuse, la tension inquiète qui résistent, et excitent la main du peintre. La froide analyse du modèle est l’écho des dissidences chromatiques des madrigaux contemporains.
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