Les cimaises du Grand Palais accueillent en une rétrospective dont les premières étapes ont été Washington puis Bergame, l’œuvre du peintre longtemps incompris auquel Berenson dès 1895 a consacré une monographie dont l’analyse fait encore autorité. Avant la Contre-Réforme, la peinture de Lotto incarne la dernière méditation du maniérisme. Manuels et essais l’ont volontiers délaissé pour n’étudier que la maniera moderna, celle incarnée par le tonalisme des élèves de Giovanni Bellini, Giorgione et Titien. Lotto s’impose à rebours des audaces réformatrices du siècle. Artiste solitaire et marginal, il laisse une œuvre singulière que l’on doit aujourd’hui rétablir dans son époque. Sa touche est nerveuse, incisive. Sa lumière froide, d’ascendance septentrionale.
À Venise qui connaît alors un apogée culturel, peintres et musiciens favorisent la vie liturgique et profane. La basilique San Marco est le centre de l’activité musicale. Le Flamand Adrian Willaert qui est nommé maestro di cappella dès la fin des années 1520, crée les conditions humaines et musicales qui font de la Cità, le premier foyer de l’Europe musicale. Contemporain de Lotto, il est comme lui, célèbre pour sa production religieuse. Sur le mode profane, le musicien rejoint aussi le peintre, célébrant culture et raffinement des princes. Portraits de Lotto, madrigaux et villanelles de Willaert, tous deux ont accompagné le XVIè siècle jusqu’à l’avènement de l’esthétique baroque. Ils expriment ce que Monteverdi a appelé au sujet de Willaert, “le couronnement de la prima prattica”.
La leçon de Lotto
L’enseignement de Lotto est sa faculté à méditer les modèles passés (Giovanni Bellini et Antonello da Messina) à les mêler (aux italiens, il associe le style de Dürer) ou contemporains (Grünewald, Raphaël et Titien dont à la fin de sa vie, il acclimate la touche dans les portraits et certains principes de composition dans l’Assomption d’Ancône) puis à les adapter selon le filtre de son exigence, les projets de sa sensibilité. Figure particulière du maniérisme italien, il interroge les modèles esthétiques qu’ils soient vénitiens (Bellini), romains (Raphaël), lombards (Leonard de Vinci), allemands (Dürer). Éclectisme, assimilation, culture, méditation. À l’inverse de ces contemporains, Lorenzo Lotto n’opte précisément pour aucune voie. Il capte, saisit, comprend puis se renouvelle. L’absence d’une filiation évidente perturbe la compréhension d’une œuvre qui semble se dérober. Ses manières diverses, son génie polymorphe ne correspondent à aucun poncif ni aucune approche familière. Cette oscillation permanente de l’inspiration a produit une opacité tenace. Connaît-on vraiment Lotto?: insaisissable, inédite, sans repères ni attaches, son œuvre déconcerte. Elle opère des diffractions où l’œil du connaisseur se perd. Toujours perce une volonté marginale qui le distingue des courants dominants. Né dans le milieu bellinien, il s’en détache rapidement. Vénitien, il passe l’ensemble de ses premières années formatrices et meurt, hors de Venise. Jamais la peinture du plus grand peintre de son époque, Titien, son contemporain ne semble l’inspirer directement, du moins durablement.
Errance artistique, instabilité fécondante, liberté solitaire et dissidente? Tout surprend. Pourtant c’est son indépendance opiniâtre, son choix qui le singularisent et l’imposent. Non réaliste, volontiers ésotérique, l’art du pein-tre fascine car il exprime une inquiétude. Tout œuvre pour réhabiliter aujourd’hui le défi de Lorenzo Lotto.
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