Comme son titre le suggère, la Lachrimæ Tristes, larmes tristes, est la pavane la plus profondément désolée de l’ensemble, et requiert le tempo le plus lent. Dowland crée un sentiment d’angoisse et de désespoir, en partie en augmentant le nombre de dissonances et frottements, en partie en passant d’une manière extravagante d’un accord de Si Majeur à un accord de Si bémol Majeur dans les trois premières mesures du deuxième volet, et enfin en partie en introduisant un certain nombre de motifs pointés — une idée souvent associée à la peine dans la musique du XVIIe et du XVIIIe siècle. La Lachrimæ Coactæ, larmes imposées ou peut-être les fausses larmes ou même les larmes de crocodile, est en fait une variation ou une parodie de la Lachrimæ Tristes plutôt que de la Lachrimæ Antiquæ ; en effet, il en exagère les excès harmoniques au point de la parodier. Avec la Lachrimæ Amantis, les larmes de l’amour, le cycle passe de la peine et du conflit à l’affirmation ; Dowland a écrit dans la dédicace que les larmes ne sont pas versées “toujours dans la peine, mais parfois dans la joie et le contentement”. Une tonalité plus optimiste est donnée en ouverture, avec une ligne de basse ascendante guidant la musique tout au long du morceau, bien qu’une grande partie de l’harmonie et du matériel mélodique dans les deuxième et troisième volets soit associée à la Lachrimæ Tristes, peut-être pour dépeindre la peine dont on se souvient dans les moments tranquilles. La Lachrimæ Veræ, larmes de la vérité, est la conclusion sereine du cycle. C’est en grande partie un développement des idées de la Lachrimæ Amantis, bien qu’il use de thèmes exceptionnellement concentrés et minimaux, comme pour faire remarquer que la vérité est simple et indivisible. Son dernier volet, avec ses progressions étranges, son éviction des cadences, et le peu de changement d’accords, semble mener l’auditeur dans un monde sublime, merveilleux.
Anatomie de la mélancolie
On voit bien dans tout ceci que je pense qu’un programme spécifique se cache derrière les sept pavanes. Pour le comprendre nous devons brièvement considérer la notion de mélancolie, maladie à la mode de la fin de la période élisabéthaine. Ce n’est pas pour rien que Dowland intitula une pavane Semper Dowland Semper Dolens (Toujours Dowland, toujours dolent) et qu’il signait lui-même “Jo : dolandi de Lachrimae” (John, dolent de larmes). Les auteurs de l’époque comme Robert Burton (l’auteur du best-seller l’Anatomie de la mélancolie, Londres, 1621) ont pensé qu’elle a eu beaucoup de causes, physiques, spirituelles et sociales, et a pris de nombreuses formes. Burton prétendait pouvoir distinguer 88 “degrés” de mélancolie, mais les titres des pavanes correspondent plus ou moins aux types ou aux “caractères” principaux, si nous pensons à eux comme des exemples de différents types d’individus, comme ils l’étaient souvent dans la littérature anglaise de l’époque. Si j’ai raison, alors la Lachrimæ Gementes représente les gémissements et les pleurs de l’amoureux, la Lachrimæ Tristes, l’amoureux fou, rendu aliéné par son rejet ou sa jalousie, la Lachrimæ Coactæ, le revanchard ou mécontent, poussé au crime ou à l’intrigue par une ambition contrariée ou par son insatisfaction du statu quo politique, la Lachrimæ Amantis, l’amour de Dieu et du religieux, et la Lachrimæ Veræ “la mélancolie la plus divine” de l’érudit et du philosophe, célébrée dans le poème L’Allegro ed il Penseroso de Milton.
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