Il est possible que ce talent local ait déteint sur Telemann; ou bien encore qu’en grandissant dans un milieu bourgeois (et non pas dans une sorte de guilde de musiciens à l’image de la dynastie des Bach), Telemann ait développé une vision de son art différente de celle du dévôt Bach qui voyait dans la musique l’occasion de glorifier Dieu et d’éduquer son voisin).Quoi qu’il en soit, lorsque Telemann publia la Musique de table, il avait déjà derrière lui près de vingt ans d’expérience fructueuse dans le monde de l’édition. Ses publications était une source de revenus considérable, nécessaire pour l’éducation de ses enfants et satisfaire les plaisirs de sa seconde épouse, Maria Christina Textor, une femme très dépensière. Dans une lettre à un ami (J.R. Hollander, un marchand de Riga, l’un des souscripteurs à la Musique de Table), Telemann déclara (en vers) : Mein Noten-Kram kann mir, bey vielen Kindern, / Fûr deren Auferzien ich manchen Thaler gebe, / Die sorgen guten Theils vermindern; / Er ist mein Acker und mein Pflug, / Wovon ich lebe: / Das ist genug. (« La publication de ma musique aide à dissiper / mon inquiétude au sujet des nombreux Thaler / que je dépense pour élever mes enfants; / C’est mon champ et ma charrue, / c’est ce qui me fait vivre ; / Ça me suffit. »)
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Ce recueil se pose pour ainsi dire en contrepoint des Concertos brandebourgeois de Bach.
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Telemann demanda aussi à Hollander de vanter ses publications partout où ses affaires l’emmèneraient, en particulier la Musique de table qu’il essayait de vendre avant la publication par souscription. La Musique de table attira pas moins de 206 souscripteurs, chacun payant au moins huit Thaler (les exemplaires vendus après publication étaient encore plus chers). Ainsi cette publication rapporta brut à Telemann au moins seize cents Thaler à une époque où Bach à Leipzig gagnait par an moins de la moitié de cette somme.
La Musique de table se démarque à plus d’un titre des autres publications de Telemann. Dans leur majorité, les œuvres publiées par Telemann s’adressaient à des ensembles de musique de chambre, depuis les pièces pour clavier seul et les duos jusqu’aux sonates en trio et aux quatuors. En général les publications n’étaient pas dédiées à de riches mécènes, mais à des interprètes susceptibles par exemple de les acheter; ainsi, l’œuvre de jeunesse de 1716, Petite musique de chambre, est dédiée à trois hautboïstes professionnels bien connus, François le Riche, Peter Glösch et Michael Böhmen, et les duos de 1727 sont dédiés à deux flûtistes, George Behrmann et Pierre Diteric Toennies. Telemann composa des centaines de suites orchestrales, la plupart au début de sa carrière, alors qu’il était en service à la cour du comte Erdmann II de Promnitz à Sorau (aujourd’hui en Pologne), mais parmi ces nombreuses suites, seules furent publiées celles incluses dans la Musique de Table ainsi que les Six Ouvertures à 4 ou 6, publiées en 1736 et aujourd’hui perdues. La Musique de table était une production d’autant plus superbe qu’elle renfermait des pièces orchestrales fort ambitieuses — Telemann songeait peut-être déjà à sa visite triomphale à Paris en 1737/38.
La liste des souscripteurs imprimée dans la musique comprenait, outre les riches marchands et musiciens amateurs de Hambourg, un catalogue impressionnant de la noblesse européenne, des princes, des margraves, des comtes régnants, des ducs, des marquises, des barons, et ainsi de suite. Les fonctionnaires étaient aussi représentés avec des chevaliers, des intendants, des conseillers. Quant aux grands de la musique de l’époque, on reconnaît les noms de Haendel, docteur en musique, Londres ; Quantz à Dresde; Pisendel à Dresde, six exemplaires ; et Blavet, pas moins de douze exemplaires. Aucun Bach n’est présent ; le prix était-il prohibitif ? Beaucoup de ces souscripteurs étaient des femmes. Du point de vue géographique, certains souscripteurs habitaient très loin, jusqu’à Copenhague, Odense, Christiana au nord, Londres à l’ouest, Cadix au sud et Riga à l’est.
L’ œuvre est divisée en trois parties ou productions, chacune de ces productions commençant par une suite orchestrale en sept parties ; puis vient un quatuor pour trois instruments soprano et basse continue ; il est suivi d’un concerto, à nouveau en sept parties, d’une sonate en trio, d’une sonate pour soliste ; pour finir, une conclusion qui reprend l’instrumentation de la suite initiale. Les trois productions furent publiées par fascicules : ainsi la première sortit à l’Ascension (à la fin du printemps), à la Saint-Michel (au début de l’automne) et à Noël.
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