L’ enrichissement et la manipulation textuelle et sonore du répertoire traditionnel, celui que nous connaissons aujourd’hui comme chant grégorien, apporta des formes nouvelles telles que les tropes, les séquences ou les prosules, et des procédés insoupçonnés comme la polyphonie. Dans leurs recherches incessantes, les musiciens (c’est-à-dire les théoriciens) et les chanteurs (les musiciens praticiens) découvrirent de nouvelles formes de musique vocale polyphonique qui se perfectionnèrent au point de devenir les véritables protagonistes des services religieux.
Nous pouvons constater clairement ce fait pour la première fois dans ce que nous connaissons comme l’Ecole de Notre-Dame de Paris. Son répertoire, dont l’origine remonte au dernier tiers du XIIe siècle, va être le pionnier de beaucoup de choses qui, à partir de là, deviendront à la mode : premier recueil musical attribué à des personnes concrètes (Léonin, Pérotin, Robert de Sabilon...), établissement d’un type standard de musique vocale, généralisation de l’alternance entre monodie et polyphonie, apparition de formes paraliturgiques directement dérivées de formes strictement liturgiques, premier répertoire transmis principalement de façon écrite et non orale, recherche d’un contrôle de la consonance et de la dissonance ainsi que de l’alternance dans le déroulement du discours musical, apparition d’un système rythmique qui établira les bases du futur système occidental et indication, pour la première fois, du rythme et de la hauteur des sons dans la notation même.
Transmission du répertoire
Les sources qui nous transmettent le répertoire de Notre-Dame sont très postérieures à la date de pleine activité de ce phénomène. A titre d’exemple, disons simplement que l’une des pièces les plus célèbres du répertoire, l’organum à quatre voix Viderunt omnes, fut composé avant 1198, alors que la source la plus ancienne qui nous le transmette, le manuscrit Wolfenbüttel 1 (Herzog-August-Bibliothek 628) fut copié aux environs de 1245, quand le répertoire n’était déjà plus « à la mode ». Et plus encore. Il y a bien des choses de notre passé que nous ne pourrions pas connaître aujourd’hui, comme les procédés de composition ou la façon de résoudre les problèmes de notation, sans l’aide de ces personnes, les théoriciens, qui à leur époque, réfléchirent sur le fait musical et le transcrivirent, laissant leurs impressions et leurs « notes de cours ». Eh bien, les énigmes que pose la notation de cette époque ne pourraient pas être résolues sans l’aide d’un théoricien d’origine anglaise, connu comme l’Anonyme IV, qui rédigea ses notes vers 1270, un siècle après le début de l’activité des premiers musiciens parisiens. Il y a plus encore : la première source connue que nous avons citée plus haut n’est même pas de la région de Paris : elle fut copiée dans le prieuré bénédictin de Saint André d’Ecosse, ce qui nous donne une preuve de l’énorme succès de musiques qui traversèrent le Canal de la Manche, les Alpes en direction de l’Italie, et les Pyrénées vers l’Espagne.
La quasi-totalité des manuscrits qui conservent ce répertoire se trouvent aujourd’hui hors des lieux où ils furent copiés. Nous ne conservons même pas l’exemplaire original qui était conservé dans le chœur de la cathédrale de Paris, le Magnus Liber Organi, et qui cependant y avait été vu par le théoricien cité plus haut. Mais la musique était sauve si on la conservait dans des copies qui maintenaient vivante la tradition. C’est pourquoi nous trouvons des preuves de l’interprétation de cette musique dans des manuscrits copiés à des dates aussi tardives que les premières années du XIVe siècle, époque où les styles musicaux alors dominants avaient changé d’aspect de telle façon qu’ils étaient pratiquement méconnaissables. L’ un de ces manuscrits est le Codex Las Huelgas, seul livre de ces caractéristiques qui se conserve encore dans le lieu pour lequel il fut copié: le monastère de religieuses cisterciennes de Santa María la Real de Las Huelgas, dans la ville castillane de Burgos. Ceci ajoute un autre facteur sociologique intéressant : l’interprétation musicale de la polyphonie dans un monastère féminin qui, il est vrai, n’était pas un monastère quelconque, mais le tout puissant monastère de Las Huelgas.
|
|
|
|