La musique du diable
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Les sacristains de Satan

L’ église chrétienne a bien sûr toujours été consciente des dangers de la musique. Saint Augustin, saint Basile et saint Jean Chrysostome ont tous dénoncé ces sons séduisants si prompts à griser les sens et affaiblir l’âme. Ils associaient le tambour à la mort de la chair et estimaient que les autres instruments comme les flûtes et les harpes concouraient à la « pompe diabolique » et devaient donc forcément être interdits dans l’église lors de l’interprétation des psaumes. Saint Ambroise, pour sa part, identifie la guiterne, le psaltérion et le tambour à l’impiété et la mort éternelle. Il critique sévèrement un coupable:

Tandis que les hymnes sont récitées, tu portes une guiterne ! Tandis que les psaumes sont chantés, tu joues du psaltérion ou du tambour ! C’est un véritable outrage, car en délaissant le salut, tu choisis la mort inévitable !<

Saint Bernard nous dit que les instruments de musique « ne plaisent pas à Dieu ». Les premiers chrétiens conçurent une psalmodie simple, sans ornements. Saint Cyprien avertit que Dieu n’entend pas la voix mais le cœur. Saint Jérôme souhaitait même une certaine cacophonie dans le chant, pour que les fidèles ne soient pas tentés d’admirer de belles voix. Au Moyen-Âge, les jongleurs et les ménestrels étaient considérés comme les « sacristains de Satan », servant les intérêts du Diable. Selon Alcuin, conseiller de Charlemagne, ceux qui introduisent chez eux acteurs, mimes ou danseurs doivent se rendre compte qu’en agissant de la sorte, ils invitent chez eux une foule de diables. Les ménestrels, bannis par l’Eglise et condamnés par Charlemagne, étaient « ceux qui, par les oreilles et par les yeux, instillent le vice dans l’esprit ». Au XIIe siècle, Henri d’Autun demandait : « Un ménestrel peut-il prétendre à la vie éternelle ? » et il répondait « Certainement pas, car ce sont les ministres du Diable ». Au XIIIe siècle, Berthold von Regensburg, dans un sermon, appela les ménestrels « les cornemuseurs du Diable », une description intéressante puisque la cornemuse est fréquemment associée au Diable et à la mort dans les manuscrits médiévaux, comme dans les fresques représentant la danse macabre et les tableaux hallucinatoires de Bosch.

Mais il y a une exception remarquable à cette règle. Dans un poème en français du XIIIe siècle intitulé Saint Pierre et le jongleur, un ménestrel particulièrement tapageur, fervent de boisson, de femmes et de jeux de dés, meurt et se voit bien entendu entraîné en Enfer par le Diable. Le ménestrel propose de chanter pour divertir le Diable, mais le Diable choisit de lui confier la garde du feu et des âmes des damnés pendant qu’il s’absente de son royaume. Le ménestrel cède à son penchant pour le jeu lorsque saint Pierre en personne vient lui proposer une partie de dés. Le ménestrel n’a que les âmes à miser et, bien sûr, il les perd toutes au profit de saint Pierre. A son retour, le Diable, en rage, bannit à jamais de l’enfer tous les ménestrels et leur lignée.

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