La musique du diable
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Le carnaval

Ce lien entre les ménestrels et l’œuvre du Diable est parfois renforcé par les musiciens eux-mêmes, en particulier à l’époque du carnaval. Pour preuve les merveilleux documents iconographiques dans la version musicale de la romance satirique de Fauvel, une œuvre datant du début du XIVe siècle [image 2]. Fauvel est un démon ayant l’apparence d’un cheval et dont le nom est formé de la première lettre de chaque vice qu’il incarne. On voit les ménestrels rassemblés dans les rues de Paris pour manifester contre le mariage de Fauvel et de Dame Vaine Gloire. Ils portent des masques démoniaques et se comportent eux-mêmes comme des diables tout en jouant de divers instruments ; une vièle à archet est accompagnée de tambours, de claquettes de métal, de cymbales et de clochettes — ces dernières peut-être pour protéger les interprètes contre les vrais démons qui rôdent un peu partout !

Le « charivari » est une musique véritablement diabolique, qui rappelle celle de l’entourage de Hellekin, dieu d’origine nordique qui devint plus tard Erlkönig en Allemagne et Arlequin ailleurs. Dans un poème français du XIIIe siècle, Des Avocas et la jument au Diable, sorcières et sorciers sont appelés en Enfer pour danser devant Hellekin. Durant le carnaval, au Moyen-Âge, la rue se transformait en théâtre, comme de nos jours. Pour le défilé de Mardi Gras, les participants improvisaient des danses dans lesquelles ils se comportaient souvent comme des démons. Les chroniques du temps nous apprennent que bien souvent à cette époque des vols étaient commis par des acteurs déguisés en diables. Ceux qui s’adonnaient à cette musique dangereuse étaient certains de souffrir une damnation éternelle, tout comme ceux, d’ailleurs, qui y prenaient plaisir, comme le proféra un sermon fulminant de 1492:

Et ceux qui trouvent plaisir dans le chant et la flûte se lamenteront et gémiront pitoyablement et terriblement en Enfer.

Selon la Règle des Anachorètes du XIIIe siècle, les fiers sont les trompettes du Diable qui remplissent leurs poumons du souffle de la Vaine Gloire puis le laissent s’échapper en de futiles vantardises, faisant beaucoup de bruit pour annoncer leur propre suffisance. Ils feraient mieux de penser aux trompettes de Dieu qui résonneront, terrifiantes, aux quatre coins du monde, le jour du Jugement dernier. Une vue que partage William Dunbar, poète écossais du XVe siècle, dans la Danse des Sept péchés capitaux : il nous dit à propos de la Fierté que « maint trompette fanfaron dansa avec elle, bondissant à travers les flammes ».

D’ innombrables images médiévales font ressortir les liens directs qui existent entre le pouvoir de séduction de la musique et la faiblesse de la chair.

L’ une des plus célèbres se trouve dans la basilique de Vézelay, sculptée dans un pilier datant environ de 1100 [image 3]. Un rebec pendu au côté, un ménestrel souffle dans une flûte de forme étrange pour inciter un démon à la chevelure flamboyante à caresser les seins d’une femme nue, apparemment consentante.

Les membres du clergé n’avaient pas le droit de recevoir des ménestrels chez eux, un interdit que le Concile de Paris réitéra en 1212. Les ordres mendiants qui, comme les ménestrels, dépendaient d’un accueil favorable aux portes des châteaux, étaient profondément opposés à ce groupe rival. Dans leurs sermons, ils réaffirmèrent que les ménestrels étaient les serviteurs du Diable et que tous ceux qui les comblaient de cadeaux contribuaient à l’œuvre du Diable. Cette attitude fut satirisée au XIVe siècle par le poète Jean de Condé qui rappela à ses critiques que le roi David avait joué de la harpe devant Saül et qu’il recommandait même dans ses psaumes l’ usage d’instruments de musique pour louer Dieu. L’ église officielle répondit à cet argument en disant que les instruments ne sont cités dans les psaumes qu’à titre purement allégorique, simples symboles des vertus morales sans rapport avec la musique.

En dépit des interdictions et de l’hostilité traditionnelle de l’église, de nombreux évêques et même des papes prirent des ménestrels à leur cour en plus des musiciens d’église. En Avignon au XIVe siècle par exemple, le pape Clément VII prit sous sa protection des compositeurs de musique profane et des interprètes de chansons d’amour, qui se doublaient parfois d’interprètes de musique sacrée.

Le Diable ne se montre que rarement en personne à l’église, car il déteste le son des cloches. Les cloches d’église que l’on a baptisées et gravées d’une croix ont le pouvoir de chasser les démons et d’arrêter en plein vol les sorcières en route pour leur sabbat. Et aujourd’hui encore, lors de certains carnavals dans le sud de la France ou le nord de l’Espagne, par exemple, les danseurs agitent des cloches pour tenir à distance les forces du mal.

La musique de l’Enfer

Que savons-nous de la nature exacte de la musique de l’Enfer ? La Bible ne nous fournit aucune description. A l’époque médiévale, on tend à répondre à cette question de façon claire et nette, en se basant sur une logique de la dualité. Dieu est l’opposé du Diable ; le ciel est l’opposé de l’Enfer ; la musique de l’Enfer doit donc être l’opposé de la musique céleste. Les manuscrits médiévaux abondent en images illustrant cette opposition entre la musique céleste (en général, un chant angélique accompagné sur la harpe ou sur des instruments à cordes) et la musique infernale, le plus souvent bruyante, jouée sur les chalémies, les tambours et les trompettes.

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