La musique de Vermeer
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LA MUSIQUE DE VERMEER
L’ ambiguïté gestuelle et expressive de ses personnages déconcerte les conteurs ou les moralisateurs, tout comme les objets sacrés dans ses tableaux se jouent si souvent de la symbolique simpliste des proverbes et des livres d’emblèmes que les interprètes modernes tentent de leur appliquer. Sous sa lumière, les personnages oscillent, changeant de signification d’un examen à l’autre ; un jour, ce sont des personnalités complexes qui stimulent l’imagination d’un romancier; un autre, ils représentent l’humanité faite nature morte. La peinture hollandaise, plus que tout autre art avant la photographie, nous renseigne sur la culture du temps, mais avec Vermeer, quelque chose semble s’insurger à l’ idée qu’on puisse voir en lui un vulgaire témoin de la vie quotidienne. Dans son exploration foisonnante de la société hollandaise au XVIIe siècle intitulée L’ embarras de richesses, Simon Schama recourt à toutes les sources possibles et imaginables mais ne se sert d’aucun tableau de Vermeer et ne mentionne à aucun moment le peintre, même si pour beaucoup la première image qui vient à l’esprit à la lecture de Schama est celle de ces pièces lumineuses à Delft.

Roger North, un contemporain anglais du peintre, légèrement plus jeune que lui, écrivit dans sa théorie philosophique sur la musique : « Notre compositeur ne possède aucun des outils du peintre, n’ayant à sa disposition que le Son et la Mesure ». Vermeer est aussi contraint que le compositeur de musique « absolue » évoqué par North, puisqu’il se démarque du mythe, de l’histoire ou du symbole pour ne se munir que de Lumière et d’ Espace. Parmi les grands peintres figuratifs, il est très souvent considéré comme l’ancêtre spirituel de l’art abstrait avec ses prétentions d’objectivité et de supériorité : une tradition qui a souvent invoqué la musique pour idéal.

Musique à Delft

La musique à proprement parler et les autres sons qui entrent par les énormes fenêtres à petits carreaux légèrement entrouvertes de Vermeer, sont souvent omis des précis historiques et des évocations de cette époque et de sa culture. A certains peintres, on peut associer une « bande sonore » évidente, mais après Sweelinck (1562-1621), aucun grand nom de musicien n’émergea du nord des Pays-Bas et, encore récemment, la musique choisie pour accompagner ses tableaux au film ou sur vidéo faisait abstraction des frontières et des époques : tout était permis, de Monteverdi à Satie. Ces choix s’ avèrent souvent fort révélateurs de la façon mystérieuse dont nous associons intuitivement certaines choses, mais il vaut la peine de les remettre en cause au profit de musique de son temps et de son pays. Lorsque la récente exposition, Vermeer et l’Ecole de Delft, vint à Londres, on lui associa une excellente sélection de pièces musicales de l’époque (des œuvres de Boesset, Gaultier, Chambonnières, Froberger, Huygens, entre autres, regroupées sur un CD : Metronome MET CD 1051), un complément novateur pour un autre catalogue-pavé. Mais Huygens est le seul Hollandais du disque et si vous désirez approfondir votre connaissance de ce répertoire, les enregistrements par Camerata Trajectina pour le label Globe de compositeurs tels que Padbru, Schuyt, Maria Tesselschade et Jacob van Eyck, ne vous décevront pas.

Si des instruments proches de ceux dépeints par Vermeer ont été redécouverts grâce au mouvement de musique ancienne, il y a un son qui n’ a jamais disparu du paysage musical ; un carillon, à Delft et dans la plupart des villes hollandaises, a subi moins de transformations que la voix humaine elle-même, ses sonorités inchangées, tout comme le vent de travers qui fait s’enfler et s’ évanouir les notes de ses cloches. Quand on entend un carillon bruyant entonner clairement Mijn junges Leben hat ein End ou encore Wilhelmus (qui se vante d’être l’hymne national le plus ancien d’ Europe), les airs eux-mêmes, le timbre des cloches et cette mécanique difficile à manipuler qui les fait résonner, évoquent une esthétique musicale distante et fascinante. La mélodie franche et ses accords irrévocables étaient certainement présents à l’esprit des instrumentistes et fabricants d’instruments de la République hollandaise et des Pays-Bas espagnols. Le carillonneur à l’époque de Vermeer était aussi l’ organiste et c’était la ville, et non l’église, qui l’employait à se produire régulièrement en récital sur ces deux instruments ; c’est aussi aux conseils municipaux que l’on doit la floraison d’orgues durant ces années. Plus modestement, le carillonneur et compositeur Jacob van Eyck se vit promettre en 1649 une augmentation à condition qu’il accepte de « divertir de temps à autre, le soir, les promeneurs dans le cimetière du son de sa petite flûte ». Cet appui municipal de la musique aida à combler le vide dû à l’absence d’autres mécènes. L’ église calviniste réformée, qui se méfiait bien plus des mises en musique travaillées et de l’orgue que les protestants de Grande-Bretagne et les luthériens germaniques, n’utilisa que les versions chorales les plus simples des psaumes; quant à la petite cour présidentielle du stadthouder, elle ne pouvait pas financer les entreprises musicales ambitieuses des régimes monarchiques et aristocratiques, comme le masque et l’opéra.

La musique de Vermeer
Vermeer: Dame debout au virginal, Londres, National Gallery.
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