Dame debout au virginal
En l’ absence d’ un tel mécènat, de nombreux aspects de la vie musicale hollandaise à l’époque de Vermeer préfigurent une pratique musicale ancrée dans une solide culture bourgeoise, pratique qui deviendrait la norme dans l’Europe entière et dont l’un des symboles les plus constants reste une femme jouant d’un instrument à clavier. (Dans leur étude d’un large échantillon de peintures des Pays-Bas, Ton Koopman et Lucas van Dijk découvrirent que 90% des interprètes d’instruments à clavier sont des femmes.) Cette société, relativement sans classes, accumula par d’autres moyens d’énormes richesses et les Hollandais réussirent à faire venir de l’étranger musique, musiciens et instruments. Dans plusieurs grandes villes émergèrent des collegia musica qui visaient à l’excellence, employant d’ éminents virtuoses étrangers, et leurs concerts anticipèrent les concerts publics du siècle suivant.
Peu de choses séparent le carillon du son si individuel, si séduisant, presque trop riche, de ce petit beffroi retentissant qu’est le muselar, une sorte de virginal que Vermeer choisit toujours de représenter. La disposition d’un muselar, avec son clavier du côté droit de la caisse, transforme le son comme le guitariste ou le joueur de cistre pinçant les cordes loin du chevalet de l’ instrument, une sonorité développée et enrichie par une profonde caisse de résonnance. Avec ses sons flûtés si harmonieux à l’aigu et ce timbre plein mais au débit lent et vague dans le grave, le muselar ressemble si peu au clavecin ordinaire que bien des gens, lorsqu’ils l’entendent pour la première fois, ne l’associent pas à cette famille d’instruments. Ses sonorités et son articulation bien particulières le rendent impropre à la musique très rapide ou très complexe et sa forte personnalité ainsi que ses registres bien distincts semblent convenir surtout à une mélodie claire au clavier et à une ligne de basse la moins complexe possible.
Dans Dame debout au virginal (Londres, National Gallery), l’instrument joue un rôle particulièrement capital. Vermeer avait déjà peint un muselar au début des années 1660 dans La leçon de musique (Londres, Royal Collection) mais cet instrument-là ressemblait plus aux modèles issus des ateliers d’ Anvers, le plus célèbre, bien sûr, étant celui de la famille Ruckers. Avec son décor de devises, d’arabesques et de lignes vermillon, de dauphins sur imprimés, ce muselar érigé sur un socle de chêne naturel est une représentation exacte des exemplaires qui nous sont parvenus intacts, comme l’instrument de 1611 par Ioannes Ruckers qui se trouve au Vleeshuis à Anvers et qui a été si souvent copié. Dans Dame debout au virginal, l’instrument est décoré plus simplement — à la fois plus homogène et plus classique, il convient bien mieux à la lumière plus vive, moins voilée et aux contours plus nets qui caractérisent ce tableau ainsi que d’autres qui suivront, comme La Joueuse de guitare (Londres, Kenwood). L’ effet de marbrure, qui, en tant qu’ imitation de la réalité, ne vaut pas mieux que le faux-marbre peint sur les instruments qui nous sont parvenus, est d’une abstraction audacieuse ; il s’étend à toutes les surfaces recouvertes habituellement d’imprimés et de devises, à l’ exception de l’ intérieur du couvercle. Ce dernier est orné d’un simple paysage sans personnages, atypique des peintures ornant les virginals somptueusement décorés que nous possédons. Si la composition de cette peinture de couvercle semble respecter une perspective unique très stricte, aussi rigoureuse que dans n’importe quel autre Vermeer, on note cependant certains traits curieux ; le paysage, comme l’a fait remarquer Philip Steadman, n’est pas correct sur le plan optique. Par souci de clarté, il a été légèrement orienté vers le devant du tableau et l’œil est d’autant plus troublé que la bordure noire ne respecte pas le principe du recul en devenant de moins en moins large, si bien que le paysage devient instable, ressemblant par moments non pas à un couvercle mais à une ouverture de forme étrange laissant découvrir un horizon surréel. Cet instrument exista-t-il vraiment ou bien Vermeer reconstruit-il, dans le cadre de la perspective précise du vrai muselar, un instrument plus à son goût sur le plan de la décoration et s’ harmonisant mieux avec la simplicité pleine de noblesse de la composition ? Ses tableaux d’intérieurs renferment fréquemment d’ autres tableaux, le plus souvent sortant de l’ ombre, mais ici, c’est un Cupidon impérieux qui exhibe une carte à jouer, bien décidé à s’imposer à nous. Les radiographies ont révélé que ce même Amour se trouvait déjà dans les années 1650 en arrière-plan de Jeune fille lisant une lettre devant une fenêtre ouverte (Dresde, Gemäldegalerie) avant de disparaître sous une couche de peinture. S’il arrive ainsi parfois à Vermeer de supprimer une image trop suggestive lorsqu’il retravaille à ses œuvres, il semble cette fois-ci content que nous acceptions dans leur sens plein les petits Amours des livres d’ emblèmes, où l’ as exhibé signifie que « l’Amour idéal est réservé à un seul ». Par contre, on ne saurait associer, comme on le faisait alors, la musique que vient de jouer, ou que s’apprête à jouer, cette jeune femme statuesque au regard accueillant, avec un monde immoral et vain.
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