Dame assise au virginal (Londres, National Gallery), qu’il peignit peut-être pour faire pendant à la Dame debout, renferme la plus imposante des trois élégantes basses de viole de Vermeer. Ces instruments ne sont jamais joués ou même tenus dans ses tableaux, mais couchés ou appuyés contre quelque chose, pour permettre à l’artiste de montrer sa maîtrise de la perspective et de l’écrasement, mais on imaginait sans doute leurs cordes oisives résonnant en accord avec la musique à la manière des cordes sympathiques des instruments d’amore, métaphore pour l’affinité de deux cœurs.
Le cistre avait des connotations bien plus populacières que le virginal, le luth ou la basse de viole, c’était un instrument souvent associé aux « musicos » ou maisons de tolérance. Dans une œuvre de jeunesse de Vermeer, L’ entremetteuse (Dresde, Gemäldegalerie), un spectateur souriant (autoportrait de l’artiste ?) tient le chevillier d’un cistre. Après ce tableau un peu sinistre et gênant, les cistres de Vermeer se retrouvent en meilleure compagnie.
Camera obscura
On ne peut se pencher sur Vermeer sans aborder une question controversée et si souvent posée depuis le jour où, peu après l’avènement de la photographie, la Vue de Delft de Vermeer fut accusée de ressembler à une photo. Y a-t-il une boîte rusée, un autre meuble dans cette pièce peinte à part le virginal, cette chambre noire si célèbre et si bien nommée ? L’ instinct de bien des étudiants de Vermeer et aujourd’ hui les recherches méthodiques de Philip Steadman semblent ne laisser aucun doute sur la question : il y avait sûrement une boîte noire portative ou une chambre noire de « notre » côté de la pièce. Ce support technique, qui vient déranger notre conception de la création artistique telle que nous l’avons héritée des Romantiques, est un bon exemple de notre méconnaissance des buts et des valeurs esthétiques des artistes du passé. N’oublions pas que ce qui pour Vermeer était un secret du métier n’était pas forcément un acte coupable. Les buts et les moyens à son époque étaient différents des nôtres aujourd’hui, ne négligeons pas cette différence lorsque nous nous penchons sur la musique des siècles passés. Le plus grand mystère reste de savoir comment Vermeer se servit exactement de l’ image renvoyée par l’objectif. On l’ imagine facilement observant et reproduisant ces curieux effets optiques que les autres peintres choisissaient d’ habitude de laisser de côté dans leur perception et leur peinture, comme les premiers plans flous et le halo entourant lumières et reflets. Cette technique lui permit de se libérer des conventions de peinture avec lesquelles il grandit, mais surtout, elle semble avoir fait exploser les limites du dessin et des modèles linéaires. Il se concentra plutôt sur une notion de structure définie par les frontières si subtilement perméables des couleurs, où quelques millimètres carrés peuvent contenir tous les changements expressifs entre différents champs de pigment, comme dans les toiles de Rothko. Le dessinateur n’est-il pas pratiquement absent du tableau Jeune fille à la perle (La Haye, Mauritshuis) ? Le dessin est remplacé par une modulation chromatique infinie sous-tendue par la lumière. N’oublions pas que la chambre noire offrait un spectacle en mouvement et que Vermeer se concentra peut-être sur l’expressivité de l’instant non posé comme dans La dame au collier de perles (Berlin, Gemäldegalerie) et dans le portrait magistral d’une musicienne en train de s’accorder, La joueuse de luth (New York, Metropolitan), où la concentration auditive devient aussi concentration du regard.
Constantijn Huygens
Ce que nous savons de cette époque, depuis la musique jusqu’à la chambre noire en passant par le reste, nous le devons principalement à Constantijn Huygens (1596-1687), personnage fascinant à part entière, esprit universel de son temps, père de Christiaan Huygens, lui-même un homme encore plus remarquable, quoique moins éclectique, qui après Newton fut l’un des plus grands physiciens et mathématiciens. Constantijn, diplomate de profession, voyageait beaucoup et travaillait au service de la famille d’ Orange-Nassau ; il pratiquait aussi les arts et la littérature en amateur, avec une perfection exaspérante ; linguiste, poète (en cinq langues modernes ainsi qu’en latin), peintre, compositeur, il jouait aussi de plusieurs instruments. On en conclut qu’ il rencontra probablement Vermeer, mais ce sont d’autres peintres, dont Rembrandt, qui se retrouvent copieusement traités dans sa prose et dans sa poésie. Les détails innombrables que nous possédons sur sa vie s’opposent diamétralement à l’obscurité qui caractérise celle de Vermeer ; il correspondit avec plusieurs des grands intellectuels du temps, comme les musiciens Jacques Champion, Chambonnières et Marin Mersenne. Les lettres qu’ il échangea avec Gaspar Duarte, père de la chanteuse et compositrice Leonora Duarte, et Ioannes Couchet à propos de l’achat d’un clavecin Couchet comptent parmi les sources directes les plus précieuses que nous possédions sur l’atelier de Ruckers. Dans sa jeunesse, il fit partie du Muiderkring, un cercle artistique centré sur le château de Muiden et sur le poète C J Hooft, et c’est là qu’ il rencontra Anna et Maria Tesselschade, les filles de l’auteur de livres d’emblèmes.
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