Angel réalisa quatre autres disques à partir de la même source, et le total des ventes s’éleva à environ 5 millions d’exemplaires. D’autres labels apparurent rapidement sur le marché. Archiv réédita un enregistrement existant de Silos sous le titre Gregorian Chant from Spain, alors qu’il ne contenait que du plain-chant mozarabe. Teldec fit une réédition d’un enregistrement de plain-chant interprété par Capella Antiqua München sous le titre Quietude, et tous les labels qui avaient un enregistrement à rééditer firent de même. Le label français Jade réédita même une série d’enregistrements mono réalisés à Silos pour le label Pax dans les années 1957 à 1960. Les disques de plain-chant se sont maintenus avec force sur le marché pendant plusieurs années. Mais la plupart des auditeurs ne considéraient semble-t-il le plain-chant que comme une musique de fond apaisante du type de celle que l’on entend dans les ascenseurs plutôt que comme de la musique destinée au culte liturgique. Sa signification réelle leur échappait.
La force du plain-chant
Le plain-chant est-il plus qu’une douce musique de fond sans signification réelle ? Une vieille histoire nous apportera la réponse à cette question. En 1263, l’archevêque de Trèves envoya un nouvel abbé au monastère de St Matthias. Cela déplut aux moines, qui élisaient habituellement leur propre abbé. Lorsque l’abbé Guillaume arriva, il trouva les moines dans l’église, prostrés au sol en attitude de supplication, chantant le répons pénitentiel Media vita, priant Dieu qu’il les délivre de leur nouvel abbé. Terrifié, l’abbé Guillaume s’enfuit. Lors du Concile de Cologne en 1316, l’assemblée des évêques interdit de chanter le Media vita contre quiconque sans l’autorisation de l’évêque de la région.
Media vita est une émouvante prière qui était habituellement chantée les trois dimanches précédant le début du Carême. Elle figure comme antienne dans le premier manuscrit, l’ Antiphonaire Hartker, mais elle a la forme d’un répons, un chant composé d’un refrain et de versets. « Au milieu de la vie, nous sommes sur le point de mourir. De qui recherchons-nous l’aide, si ce n’est de vous, Ô Seigneur ? Vous êtes justement courroucé de nos péchés. Ô saint Dieu, saint et fort, Sauveur saint et compatissant, ne nous abandonnez pas à une mort cruelle ! ». Vient ensuite le verset « Nos pères eurent espoir en vous ; ils eurent espoir et furent délivrés par vous », et tout le groupe répète la conclusion « Ô saint Dieu ! » Puis un autre verset est chanté, « Nos pères élevèrent leurs cris vers vous ; ils élevèrent leurs cris et ne furent pas confondus », et la conclusion est à nouveau répétée. Enfin la doxologie « Gloire au Père » est chantée, et la conclusion est répétée une fois de plus. La mélodie est extrêmement poignante, en particulier l’imploration finale, la force cumulative de ses quatre répétitions expliquant l’effet émotionnel du répons. On peut écouter Media vita sur le disque à succès de Silos, mais ne disposant d’aucune indication pour comprendre le texte, on risque de ne pas prêter attention à ce magnifique chant responsorial.
Ce chant ainsi que d’autres de l’office, les prières quotidiennes chantées à heures fixes par les moines et par les chanoines des cathédrales, furent probablement composés au cours des IXe et Xe siècles, car l’ Antiphonaire Hartker fut écrit vers l’an 1000. Mais la pratique de chanter les psaumes comme prière quotidienne commença au IVe siècle avec les ermites du désert égyptien. Les heures des prières furent fixées au VIe siècle par la règle de saint Benoît. La règle prescrivait que la totalité des 150 psaumes devaient être chantés au long de la semaine, répartis en sept heures quotidiennes de prière. Chaque psaume était encadré par une antienne spécifique du jour, et les leçons (lectures) des matines étaient suivies de répons incitant à la méditation. Les Laudes et les Vêpres, les deux principales heures, et les Complies, l’ heure précédant le coucher, culminaient avec un cantique tiré de l’Evangile selon saint Luc. Un hymne fut ensuite ajouté à chaque heure. La collecte, prière principale dite au début de la messe, était répétée à la fin de chaque heure.
|
|
|
|