Aussi bien, dès la fin de la décennie 1580, Cavalieri va se trouver fréquemment envoyé en mission à Rome comme chargé d’affaires des Médicis. A cette occasion, il renoue avec les milieux de la congrégation de l’Oratoire qui vont l’inciter à transposer au sanctuaire les essais en style récitatif qui l’avaient fait remarquer à Florence. Familier, entre autres, des exercices de la Chiesa Nuova, le compositeur songe, dès lors, à faire entrer le principe de la modernité monodique dans un type de célébration spirituelle inédite, mais sans récuser l’esprit et la forme de la laude antérieure. De ce nouveau type d’expérience, la forme musicale de l’oratorio va émerger, dont la glorieuse carrière est à mettre en parallèle avec celle du futur opéra. Puisqu’ en octobre de l’année 1600, la création à Florence de l’ Euridice de Peri, premier drame lyrique de l’histoire, répond à la Représentation de l’Ame et du Corps, ébauche de tous les oratorios à venir.
En fait, cette Représentation, donnée huit mois plus tôt en l’église Santa Maria in Vallicella, n’est pas exactement un oratorio, au sens spécifique du terme. Mais plutôt une prémonition d’ « action sacrée » qui, sous la leçon de morale et le masque allégorique (il s’agit de l’éternel débat entre les aspirations de l’âme et les tentations du corps), est tendue par une théâtralité impliquant la dimension scénique et visuelle : quasiment, celle d’un opéra liturgique.
Comme dans le mélodrame de Peri, le récitatif, calqué sur les intonations, le rythme, le cheminement naturel de la parole, s’y fait agent rhétorique, porteur d’un feu expressif qui nous touche toujours. Et Cavalieri sait éviter toute uniformité à la déclamation, en la colorant de chœurs homophones, source de contrastes bienvenus avec les interventions des personnages allégoriques : l’Ame, le Corps, le Temps, l’Intellect, etc... Tel quel, un espace saturé de sacralité est ici reconnu, circonscrit. Musique du Verbe par essence qui dit le pouvoir et le poids des mots et dont sauront se souvenir les successeurs, romains eux aussi, qui, en termes d’oratorio, ne vont pas tarder à passer vraiment à l’acte. Restent les intuitions de Cavalieri, révélateur et créateur dans un domaine qu’il a ouvert au monde des passions et des affects, ajoutant le rêve venu du ciel à la fièvre des émotions terrestres.
L’après-Cavalieri
Pourtant, ce n’est que progressivement que le genre va trouver sa voie et son style, oscillant même, en ses débuts, entre la forme du spectacle religieux (ce qu’était la Rappresentazione) et une structure seulement musicale et narrative qui s’imposera définitivement, quelques décennies plus tard (mais ce n’est qu’en 1640 que le Sicilien Balducci usera du terme d’oratorio). Un trait spécifique le distingue alors : la présence d’un récitant — appelé Storico, Testo ou Storia — fil conducteur qui raconte l’action sur un texte italien, emprunté la plupart du temps à l’Ancien Testament (dans l’oratorio latin, le Storico devient l’Historicus). Cette continuité narrative de l’oratorio transalpin, qui conduira à l’évangéliste des Passions de Bach, est évidemment demandée au style récitatif. Lequel est également requis avec la monodie pour le dialogue entre les différents personnages, sans préjudice pour les interventions du chœur dans le cours de l’action et, obligatoirement, la conclusion, à l’esprit toujours moralisateur.
Berceau des manifestations de l’Oratoire, Rome demeure le foyer de toute cette émulation qui souligne, nous l’avons écrit, l’étroite parenté initiale entre les démarches expressives du drame lyrique et de l’oratorio. Pour autant, celui-ci ne tarde pas à cultiver sa différence (même si les contemporains ne font pas de distinguo, au niveau des sensibilités, entre un sujet sacré et un sujet profane). Le trait majeur de cette spécificité tenant dans le fait qu’il renonce aux atouts de la réalisation scénique pour faire passer l’essentiel de l’action et de l’urgence dramatique dans la musique.
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