L´oratorio romain
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L´ORATORIO ROMAIN
Une ambiance de ruche studieuse prévaut alors dans les sanctuaires de la métropole chrétienne, suscitant une brassée de chefs-d’œuvre, chaque année en temps de Carême, parmi lesquels le Sant’ Alessio (1632) de Stefano Landi occupe une place très particulière. Il s’agit plus exactement d’un opéra spirituel, privé de la fonction narrative du Storico. Un drame sacré, si l’on préfère, encore qu’il faille s’entendre sur la signification du mot « sacré », le mot n’ayant pas, à l’époque baroque, le sens radical que nous lui prêtons aujourd’hui et n’empêchant pas de pimenter un sujet édifiant, à la scène, d’épisodes burlesques de diversion. Toujours est-il qu’écrit sur un livret du Cardinal Rospigliosi et monté au Palais Barberini dans une coûteuse mise en scène à machines du Cavalier Bernin, ce Sant’ Alessio impose un phénomène de « sécularisation » des sentiments, tout au long de l’histoire de l’oratorio, que le musicologue Adelmo Damerini a justement appelé « l’humanisation du divin ». A travers le destin d’Alexis, mort à sa famille, mort au monde pour mieux s’ouvrir à la vie de l’âme, Landi dispense à la scène une leçon de morale chrétienne et jésuite que son cadet Luigi Rossi va reconduire, mais dans l’enceinte du sanctuaire, ne s’illustrant à l’opéra qu’avec des sujets profanes.

Formé à Naples auprès du Flamand Jean de Macque, Rossi s’installe à Rome en 1621, probablement au service de la famille Borghèse. Dès lors, il va faire entendre dans l’aventure de l’oratorio — appelé chez lui histoire sacrée —une voix et une sensibilité très personnelles. Dans le très émouvant Joseph, fils de Jacob, il se fait peintre, à l’aise dans le tableau pathétique comme dans la tendre touche doloriste, préparant, en grand précurseur lyrique, le chemin à Carissimi.

Il reste que dans l’atelier spirituel qu’est Rome aux environs de 1630-40, l’oratorio ne trouve sa forme que progressivement. Pourtant, quand Balducci use du terme en 1640, la structure narrative s’est imposée définitivement, condamnant du même coup, sauf exceptions, la représentation scénique. En tout cas, dans ce répertoire en pleine expansion, les talents abondent. Ainsi des frères Mazzocchi (Domenico et Virgilio) qui se posent en rivaux de Luigi Rossi et brillent (Domenico surtout) dans l’oratorio latin comme italien. Bref, il naît de cet activisme une convergence dans les projets qui nous livre comme un état des lieux du premier oratorio romain et rend compte de toutes ses avancées stylistiques, expressives. Un décor de maturité est planté où la musique a trouvé ses repères et où déjà des acteurs très remarqués opèrent. L’ heure est venue pour qu’un génie y appose pour la postérité sa marque très personnelle : en un mot, que Giacomo Carissimi entre en scène.

Carissimi

Toutes proportions gardées — et par delà les différences induites par la nature des répertoires et le décalage chronologique — l’importance de Carissimi dans la bonne fortune de l’oratorio est assez comparable à celle de Monteverdi dans la destinée de l’opéra. L’ un et l’ autre n’ont pas inventé le genre en termes historiques, mais ils l’ont mené à total accomplissement : dans les deux cas, prêt, après l’Italie, à faire la conquête de l’Europe.

Romain de naissance — plus exactement de Marino, dans les environs de la ville — et de formation, Carissimi ne fera pratiquement pas de carrière à l’extérieur (on sait seulement qu’il fut chantre et organiste de la cathédrale de Tivoli, de 1624 à 1627, puis maître de chapelle du duomo d’Assise, de 1628 à 1629).

De 1630 à sa mort, il est maître de chapelle à l’église Saint-Apollinaire du Collège germanique de Rome. Un poste envié et qui explique qu’il n’aura pas à voyager pour se faire connaître, ses œuvres étant estimées et jouées très tôt, un peu partout à travers l’Europe. Sa popularité est attestée par la présence de ses manuscrits dans plusieurs bibliothèques, en Italie comme en Allemagne, France et Angleterre (la dispersion et la destruction des archives de Saint-Apollinaire qui suivirent la suppression de la Compagnie de Jésus, en 1773, auraient pu lui être fatales, sans cette diffusion antérieure).

De haute taille, et sans doute enclin à la mélancolie (d’après les portraits qui nous ont été conservés), Carissimi ne paraît pas avoir eu de grandes exigences matérielles. Ainsi refusera-t-il des propositions de travail à Saint-Marc de Venise et à la cour des Habsbourg de Vienne (sous les règnes de Ferdinand II et Ferdinand III). Sans doute se trouvait-il bien à Rome, où il profitait de la protection de l’ex-reine Christine de Suède, convertie au catholicisme et mélomane éclairée (elle fit don au musicien d’un riche collier d’or et assista, lors des Carêmes des années 1655 et 1656, à l’exécution de l’ Histoire d’Abraham et Isaac au Collège germanique).

Travaillant sur des textes latins tirés de l’Ancien Testament, Carissimi est le premier à avoir, en quelque sorte, sécularisé l’oratorio, tout en en exaltant la dimension spirituelle, « dans le cadre mondain des manifestations pieuses du temps, soumises à l’ordre tout-puissant des Jésuites » (Federico Ghisi).

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