Chaucer et la musique
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CHAUCER ET LA MUSIQUE
Dans le Prologue de la Légende des Femmes Pieuses, nous lisons que, exactement comme la harpe obéit à la main de l’instrumentiste, prend vie sous ses doigts, le poète est la voix de sa dame, et rit ou se lamente à sa demande. Dans la Maison de la Gloire, on apprend qu’il y a plus de « lovedays » (jours de résolution des disputes amoureuses) qu’il n’y a de cordes aux instruments : à tous les instruments à cordes existants ! Dans la Maison de la Gloire retentissent tous les sons du monde, qu’ils soient murmurés, dits ou chantés.

Ce même intérêt se retrouve dans la gamme de variations de qualité vocale et de timbre. Dans la Rose, Lady Gladnesse chante bien, joyeusement, d’une voix claire et douce. Troïlus se souvient comment chantait Criseyde, d’une voix si mélodieuse, si bien, de façon si agréable, si claire. Au fond de son désespoir, Troïlus chante d’une voix douce une chanson de quelques mots — une seule strophe : « O étoile, dont j’ai perdu toute la lumière ». Criseyde, embarrassée, ne peut que fredonner. La Prieure, lorsqu’elle chante le Service Divin, « Entonne pareillement à bouche fermée ». Le vieux Janvier essaye de chanter sa joie, mais ne peut que coasser, la peau trop grande de son cou se secouant dans l’effort. Dans les Contes de Cantorbéry, Alison, la jeune femme du Meunier, fait partager sa gaîté en chantant à pleine voix, comme une hirondelle sur le toit d’une grange. Absalon module sa voix pour faire sa cour, chevrote, comme un rossignol. Le chant de Chanteclair est, selon le renard, digne d’un ange du ciel.

Les chants d’oiseaux étaient un élément traditionnel très exploité dans les descriptions du jardin enchanté, le « lieu reculé », dans les récits en vers dans la tradition de la Rose ; Machaut et Froissart y excellaient particulièrement, mais Chaucer, s’il prenait modèle sur ses contemporains, allait parfois plus loin qu’eux. Dans la Rose, les oiseaux chantent des « lais d’amour », sonnant bien, certains d’une voix aiguë, d’autres d’une voix basse : en d’autres termes, une harmonie à au moins deux voix. Le Prologue de la Légende des Femmes Pieuses compte une délicieuse fantaisie sur les oiseaux le jour de la Saint Valentin, défiant par leur chant le chasseur qui a tué tant d’entre eux pendant l’hiver ; suivent les habituels « lais d’amour ». Les oiseaux chantent d’une voix claire et « d’un seul accord ». Dans le Livre de la Duchesse, nous apprenons la douceur de leur chant. Ils chantaient « à la note près » le service le plus solennel jamais entendu — qui rappelle le récit de la Messe des Oiseaux de Jean de Condé, une œuvre légèrement antérieure. Certains chantent d’une voix aiguë, d’autres d’une voix basse, là aussi parfaitement accordées, en parfaite harmonie ; aucun instrument, ni aucun chant n’était aussi doux, aucun harmonie n’était aussi parfaite. Chaque oiseau donnait le meilleur de lui-même, sans fausse modestie, sans rechercher de subtilités (« des notes artistiques ») dans leur musique. Malgré l’hostilité de l’Église, brillance et fragmentation n’ont jamais été tant cultivées par les chanteurs et les compositeurs qu’à l’époque où Chaucer les a entendus. Dans la Complaynte de Mars, c’est à nouveau le jour de la Saint Valentin : un oiseau de basse-cour réveille tout le monde, car c’est jour de fête, le moment est venu de choisir une compagne. Dans le Parlement des Foules, les oiseaux, rassemblés sur les branches, chantent en harmonie avec les voix des anges. On entend également une mystérieuse harmonie d’instruments à cordes, et le vent qui fait bouger les feuilles vient ajouter une autre voix à celle des oiseaux. Dans le Conte du Chevalier, l’industrieuse alouette, messagère du jour, salue de son chant le petit matin gris, d’abord pour Arcite, puis pour Palamon. Mais le chant des oiseaux n’est toujours de la grande poésie chez Chaucer : ce peut être une source de grand amusement. La grue du Parlement des Foules, par exemple, fait le bruit d’une trompette et l’oie, le coucou et le canard assourdissent l’auditeur de leurs cris : « kek, kek ! », « coucou ! », « quek, quek ! » L’ histoire du coq Chanteclair, qui a échappé de justesse aux crocs d’un renard qui n’était pas tout à fait assez malin, repose sur la vanité de l’oiseau à propos de sa voix : dans le pays, son chant était incomparable, et sa voix était plus gaie que celle de l’orgue de l’église. Avec un sourire ironique, Chaucer nous dit qu’à l’époque dont il nous parle, les oiseaux savaient parler et chanter, ce qui explique que le coq pouvait chanter si doucement « mon amour est parti au loin », sans aucun doute une chansonnette populaire, si elle a jamais existé, mais qui renvoie à un thème traditionnel de la chanson courtoise : la séparation de l’être aimé, l’amour de loin. Il est particulièrement comique de voir Chanteclair, un oiseau, dire à sa poule favorite, Pertelote, d’écouter le merveilleux chant des oiseaux sous le chaud soleil. Dans le Maunciples Tale, le corbeau blanc miraculeux de Phébus, qui savait chanter et parler, est bien mal récompensé de son honnêteté : il perd sa voix et devient noir.

Chaucer et la musique
Une Chasse. Gaston Fébus, Le Livre de la Chasse, Paris, B.N., f.fr.616, f.87r (XIVe siècle).
Chaucer et la musique
Une Harpe. J. Senleches, La harpe de melodie, Chicago, Newberry Library, ms. 54 1, f.10r (fin XIVe siècle).
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