Une fois ces observations faites, on peut s’interroger sur le degré de validité, ou si l’on veut d’authenticité, d’un document sonore du passé tel que le Mystère d’Elche, interprété sans interruption depuis la date de sa « création », et auquel s’ajoute donc une valeur supplémentaire : celle de la tradition. En théorie le problème de sa récupération ne devrait même pas se poser, puisqu’il s’agit d’un témoignage vivant, qui devrait au contraire nous éclairer sur la façon d’interpréter ces documents sonores du passé qui ne se conservent que par écrit.
Le Mystère d’Elche
Le manuscrit ou consueta le plus ancien renfermant la totalité du texte et de la musique du Mystère d’Elche est relativement moderne. Il date de 1709 et est une copie d’un autre plus ancien, daté de 1639, qui semble actuellement perdu. Celui-ci, à son tour, est supposé être la copie d’un original qui n’est jamais apparu, et du texte duquel fut tirée en 1625 une copie dont il ne reste que l’édition moderne. José Lozano y Roig, auteur de la copie de 1709, en fit une autre en 1722 qui ne diffère pas de la première. C’est à partir de ces deux copies et d’autres semblables que depuis le deuxième tiers du XVIIIe et tout au long de la première moitié du XIXe siècle furent réalisées différentes particelles, afin de faciliter l’apprentissage du Misteri par les chanteurs qui devaient l’interpréter ; la plupart des particelles que l’on conserve ne diffèrent que sur des points de détail par rapport à la version que donnent les manuscrits cités plus haut. Il n’en va pas de même pour les partitions écrites entre 1895 et 1943 par les maîtres de chapelle de l’église de Santa María d’Elche, Alfredo Javaloyes et Salvador Román, qui reprennent des versions du Misteri musicalement beaucoup plus ornementées que celle des manuscrits anciens. Une version proche de celle des deux maîtres est celle que l’on peut encore entendre dans l’église de Santa María d’Elche la veille et le jour de l’Assomption, une manifestation dramatico-musicale qui est récemment venue enrichir le Patrimoine oral de l’humanité (UNESCO), en raison de son caractère exceptionnel.
C’est à peine si le texte du Mystère d’Elche a varié au long des siècles. Divisé en deux journées, il traite de l’assomption au ciel de la Vierge, argument basé sur le célèbre récit que Jacques de Voragine fait de ce sujet dans la Légende dorée (c.1264). La première journée débute avec le chemin de croix que parcourt la Vierge jusqu’à son lit de mort. Là, elle reçoit la visite de l’ « ange principal » porteur de la palme, qui descend du ciel, à savoir la voûte de l’église, transporté par une curieuse machine aérienne d’origine médiévale représentant un nuage, populairement connue comme « mangrana » (grenade), fruit dont elle rappelle tant la forme que la couleur. La Vierge reçoit ensuite la visite de saint Pierre, saint Jean et les autres apôtres. La première journée, traditionnellement représentée le 14 août, veille de l’Assomption, prend fin avec le décès de la Vierge et la montée au ciel de son âme, transportée par une seconde machine aérienne, l’« araceli », dans laquelle voyagent cinq anges, dont quatre sont des musiciens. La deuxième journée est représentée le lendemain matin, le 15 août. Il s’agit tout d’abord des préparatifs pour l’enterrement de la Vierge ; puis de la tentative de profanation de son corps par les juifs et du miracle qui s’opère en eux, et qui fait qu’ils se convertissent à la foi chrétienne, et ensuite de son assomption au moment où elle va être inhumée. L’œuvre se termine avec le couronnement de la Vierge lorsque son corps arrive au ciel, un moment spectaculaire du point de vue dramatique, où sont suspendues entre terre et ciel l’ « araceli » et une troisième machine, la « Trinitat », dans laquelle est assis le prêtre, qui représente Dieu le Père, entre deux acteurs incarnant le Fils et le Saint Esprit. D’après la version des manuscrits de 1709 et 1722, le texte du Misteri se compose de 255 vers, écrits en catalan ancien, auxquels il faut ajouter les vers du psaume In exitu Israel chanté au cours de la deuxième journée, et ceux du Gloria final, tous deux en latin.
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