Bien que les différentes sources du répertoire musical de Thibaut présentent des différences entre elles, ce qui signifie qu’une mélodie se transmettait rarement de façon identique dans des sources différentes, celles-ci ne sont pas suffisamment importantes pour qu’il ne soit pas possible d’établir une mélodie type. En général on peut distinguer deux groupes ou familles de manuscrits, en fonction des variantes aussi bien mélodiques que textuelles. Au premier de ces groupes appartient le Chansonnier du roi de Navarre, ainsi que le Manuscrit du Roi, qui contient quatre de ses compositions, et au second, entre autres, les manuscrits du groupe de l’Arsenal et aussi le Chansonnier Cangé.
Troubadours et trouvères
Le répertoire du roi Thibaut se compose de 36 chansons d’amour, 14 jeux-partis, trois chansons dédiées à la Vierge, trois chansons de croisade, deux pastourelles, un sirventès et un lai sacré. L’ensemble s’inscrit dans la production artistique des trouvères, dont les principaux représentants furent Gace Brulé, Colin Muset et Thibaut lui-même. Les trouvères, comme leurs prédécesseurs immédiats les troubadours, étaient à la fois des poètes et des musiciens exquis dont l’activité commença dans le dernier tiers du XIIe siècle et se prolongea jusqu’à la fin du siècle suivant; pour beaucoup, le dernier des trouvères dont le nombre s’élève à plus de deux cents fut Adam de la Halle († 1288), qui fit une partie de sa carrière à Arras, l’un des centres les plus importants dans la dernière période d’activité de ces artistes. Dans la première période, le centre le plus important fut la cour de Troyes, en Champagne, grâce au mécénat exercé par les grands-parents maternels de Thibaut, le comte Henri le Libéral et plus encore son épouse Marie, fille de Louis VII de France et d’Eléonore d’Aquitaine, qui suivant l’exemple maternel sut s’entourer de figures littéraires de la taille de Chrétien de Troyes, Gautier d’Arras ou Gace Brulé, entre autres.
C’est semble-t-il à la cour des comtes de Champagne que se produisit , pour ainsi dire, la transformation de l’art des troubadours, en activité dans les cours du sud de la France, en celui des trouvères, dont l’activité se déroula dans les cours du nord de la France et des Flandres ; cependant, à cette transformation durent contribuer également dans une grande mesure les multiples liens, de type commercial aussi bien que culturel, existant entre le sud et le nord de la France, ainsi que les voyages et les routes de pèlerinage, en particulier celle qui conduisait à Saint-Jacques-de-Compostelle. Quoi qu’il en soit, il est évident que la poésie et la musique des trouvères doivent être considérées comme une conséquence directe de l’activité des troubadours, même si ces derniers s’expriment en langue d’oc et les premiers en langue d’oïl, qui précéda le français moderne. Les deux groupes étaient formés de personnes de basse extraction sociale qui, grâce à leur talent et à l’opportunité de recevoir une éducation, surent se faire une place dans la classe noble - en échange de leur prestation celle-ci leur apportait appui et protection -, ainsi que de membres de la noblesse doués pour la musique et la poésie. Si parmi les trouvères il y eut même un roi, Thibaut de Navarre, rappelons que Guillaume IX, duc d’Aquitaine ( † 1127) est considéré comme le premier des troubadours.
Alors qu’ une grande partie du corpus de la poésie de ces derniers chante la fin’amors, l’amour comme la plus haute expression des sentiments d’un homme civilisé envers une dame, une grande partie du corpus de la poésie des trouvères, qui ne compte pas moins de 2.400 poèmes dont quelque 1.700 se conservent avec la musique, traite du fine amour.
La cansó est le genre par excellence des troubadours, équivalant au grand chant des trouvères ; sa fraîcheur n’est peut-être pas aussi grande que celle de la cansó, compte tenu que dans ce genre comme dans d’autres le modèle français suit la tradition du modèle occitan; cependant sa richesse et son intérêt résident dans les multiples et subtiles variations obtenues sur un thème en lui-même inépuisable.
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