Les Lamentations de Jérémie et la musique des Ténèbres
Le texte des leçons de Ténèbres provient des cinq premiers chapitres des Lamentations de Jérémie contenues dans l’Ancien Testament. Le prophète y pleure la ruine de Jérusalem en 586 avant Jésus-Christ et la souffrance du peuple qui en fut chassé, tout en exhortant celui-ci au repentir. Chaque lamentation, excepté la troisième du vendredi, se divise en versets précédés d’une lettre hébraïque dans l’ordre de l’alphabet (Aleph, Beth, Ghimel, Daleth…), souvenir de la langue dans laquelle les lamentations ont été écrites. Elle se termine par le verset Jerusalem, convertere ad Dominum Deum tuum (Jérusalem, convertis-toi au Seigneur ton Dieu) inspiré du livre d’Osée et qui, à la manière d’une litanie, s’impose au fidèle comme la nécessité de se tourner vers Dieu. La première leçon du mercredi commence par Incipit Lamentatio Jeremiæ Prophetæ (Ici commence la lamentation du prophète Jérémie), ajouté comme le Jerusalem convertere, après le concile de Trente. De lamentatione Jeremiæ Prophetæ ouvre la première leçon des second et troisième jours et la troisième leçon du vendredi débute par Incipit oratio Jeremiæ Prophetæ.
Durant le règne de Louis XIV, on court en foule aux leçons de Ténèbres dans les couvents et les églises de la capitale. Il est vrai que les leçons de Lambert, de Charpentier, de Couperin ou de Lalande présentent une musique beaucoup plus attractive que le plain-chant généralement pratiqué. Ainsi, les offices conventuels se transforment peu à peu en de véritables concerts mondains. Dans sa Comparaison de la Musique française et italienne publiée en 1705, Le Cerf de La Viéville ne manque pas de s’en offenser : « On loue des actrices qui, derrière un rideau qu’elles tirent de temps en temps pour sourire à des auditeurs de leurs amis, chantent une leçon le Vendredi saint ou un motet à voix seule le jour de Pâques. On va les entendre à un couvent marqué : en leur honneur, le prix qu’on donnerait à la porte de l’Opéra, se donne pour la chaise à l’église ».
Les Leçons
Les trente et une Leçons de Ténèbres de Charpentier se répartissent en deux groupes, distincts par leur date de composition, leur destination et surtout leur style. Les Leçons de la première période (H.91-95) appartiennent au style ornemental virtuose typiquement français mis en place par Michel Lambert vers 1662-1663 dans ses propres leçons. Celles de Charpentier ont été écrites au début des années 1670 pour l’abbaye royale de Montmartre. À cette époque, l’abbesse en était Françoise-Renée de Lorraine, sœur cadette de Mlle de Guise, la grande protectrice de Charpentier. Quelques années plus tard, c’est à l’Abbaye-aux-Bois, située dans le faubourg Saint-Germain, rue de Sèvres, que Charpentier consacre un cycle complet de neuf leçons pour les trois jours (H.96-110) —qui constitue l’exemple le plus achevé de la première manière, à la fois dans la production de Charpentier et dans celle de l’époque— et neuf répons pour le mercredi.
Toujours extrêmement précis, les manuscrits autographes de Charpentier mentionnent les noms des trois religieuses qui interprétèrent ces leçons et ces répons : mère Sainte Cécile, mère Camille et mère Desnots. Si les premières chantaient en voix de dessus, il est plus surprenant de noter que la partie de la troisième est écrite pour une tessiture de haute-contre, habituellement réservée aux hommes, mais qui ici était destinée à une voix d’alto féminine, timbre plutôt rare en France. En tout cas, voici la preuve que certaines religieuses pouvaient rivaliser (au vu de la difficulté technique des œuvres) avec les meilleures chanteuses du moment.
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