Dans ces premières leçons, l’écriture de Charpentier réunit plusieurs éléments : le ton grégorien de la lamentation (tonus lamentationum) dont le début est basé sur l’intervalle de tierce majeure gravi par tons et qui confère au chant sa fascinante gravité, l’expressivité du langage harmonique qui renforce la profondeur et la portée dramatique des Lamentations, le style récitatif et le foisonnement de l’ornementation à la française. Les leçons à voix seule sont évidemment celles où l’ornementation est la plus développée. La lettre hébraïque est l’objet de mélismes luxuriants à la manière des lettrines qui ornent les manuscrits depuis l’époque médiévale. Chaque verset débute par une déclamation syllabique qui cède la place à une ligne extrêmement vocalisée, aux rythmes complexes, à quoi se surajoutent les multiples tremblements et autres signes dont certains ne se trouvent curieusement dans aucune autre musique de l’époque. Bien que cette abondante ornementation ait un caractère essentiellement décoratif et soit utilisée d’une façon quasi systématique, elle obéit en certains endroits à une nette volonté expressive, mettant en relief tel mot ou tel passage du texte.
Une des grandes originalités de l’art de Charpentier réside dans l’emploi du silence, dont il use toujours avec une rare subtilité. Nous en trouverons quelques beaux exemples dans la Seconde leçon du Jeudi saint (H.103) où chaque répétition de deficerent (ils tombaient de faiblesse) est ponctuée par un arrêt brusque des voix, dans la Première leçon du Vendredi saint (H.105) lorsqu’après l’énoncé du mot silentio sur un accord suspensif de triton, les voix se taisent, ou encore dans la Seconde leçon du Vendredi saint (H.106), la phrase (adhæsit lingua lactentis ad palatum ejus in siti, la langue du nourrisson s’attache à son palais desséché par la soif) est entrecoupée de nombreux silences à la basse et au chant d’un effet saisissant.
Dans les années 1690, Charpentier travaille essentiellement pour les Jésuites, en particulier pour les offices donnés dans l’église Saint-Louis à Paris. Il renoue avec le genre des Ténèbres qu’il avait délaissé pendant une dizaine d’années. Il ne subsiste cependant aucun cycle complet, seulement des ensembles de trois leçons ainsi qu’on en trouve chez Couperin et Lalande : Première leçon de ténèbres du Mercredi saint, du Jeudi saint, du Vendredi saint (H.120-122), Seconde leçon de ténèbres du Mercredi saint, du Jeudi saint, du Vendredi saint (H.138-140), Troisième leçon de ténèbres du Mercredi saint, du Jeudi saint, du Vendredi saint (H.123-125, H.135-137 et H.141-143). Il n’est pas cependant pas exclu que les manuscrits autographes de Charpentier, parfois déficients, n’aient pas contenu d’autres leçons.
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Les leçons de Charpentier se révèlent toutes admirables. Le chant y atteint le seuil d’une véritable incantation prolongeant celle du texte.
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