Mais laissons un moment Guiraut Riquier, et essayons de comprendre : qui étaient les jongleurs ? Leur fonction sociale était des plus variées ; elle comprenait des instrumentistes raffinés, d’habiles jongleurs et de fins poètes. Et aussi des aventuriers qui faisaient alterner les numéros musicaux avec les vols sur les places et dans les tavernes. Mais les jongleurs étaient avant tout au Moyen-Âge des transmetteurs de culture, qui faisaient circuler les techniques musicales et poétiques, les expériences sociales et personnelles, dans un monde en grande partie analphabète et pénétré de tradition orale.
Ces hommes amateurs de musique et de poésie couraient de grands risques dans leur vie errante, souvent parmi les pestes, les guerres et les disettes. L’une des Cantigas de Santa Maria du roi Alphonse X le Sage nous présente un jongleur. Il est enveloppé dans son manteau de voyage, et demande l’hospitalité à un homme, en Catalogne. Il descend de cheval et apporte sa vielle. La joie emplit cette maison. Le maître lui témoigne son amitié tandis qu’un enfant s’amuse à monter l’animal du nouvel hôte. C’était “un jogar que ben cantava” (“un jongleur qui chantait bien”). Il était “sen vergoña” (“sans vergogne”), “andando pelas cortes” (“allant de par les cours”). Mais lorsqu’au matin le jongleur s’éloigne, le maître de la maison le fait attaquer par ses serviteurs pour lui voler son cheval et ses vêtements. Rien d’étonnant. Le célèbre chanteur et poète Guiraut de Borneil fut lui aussi attaqué par des brigands du roi de Navarre alors qu’il rentrait en France chargé des cadeaux qu’il avait reçus du roi de Castille Alphonse VIII.
Il est difficile de se faire une idée précise sur les jongleurs. Les érudits modernes eux-mêmes ne sont pas unanimes. Les Pères de l’Eglise employèrent des termes de l’Antiquité romaine : ils les appelaient avec mépris mimi, histriones, hommes indignes consacrés à des spectacles indécents. En 789, dans l’empire franc, il était interdit aux évêques et aux abbés d’admettre les jongleurs sur leur territoire.
Le mot jongleur vient du latin joculator, lui-même dérivé de jocus (“jeu”). Le terme apparaît dans un Concile de Cartagène de 436, et il se répand au Moyen-Âge, désignant des catégories sociales et culturelles souvent assez diverses.
Comment appelait-on les jongleurs ?
Nombreux sont dans les différentes langues les mots dérivés du latin joculator (“celui qui joue”). En espagnol on a joglar, jograr ; en catalan juglar, jutglar ; en français juglor, jogleur ; en anglais juggler, jugelere ; en portugais jogral, en italien giollare, zoglar.
Mais d’autres termes fleurissent également : minstrel en Angleterre (du latin ministerialis = serviteur de la maison). Et en Catalogne également, au XIVe siècle le mot ministrer l’emporte sur celui de jongleur, de même que ministril s’impose en Castille.
En Allemagne Gengler devient Glaukler, puis Spielman, Spiel signifiant précisément “Jeu” ; en flamand Gokelaer. Les Spielleute sont les héritiers du Skôp et du Gléoman du domaine teutonique. Mais il y avait également en Suisse les Spelmän, en Norvège le Spillemaend, en Finlande le Speelmanni, et aussi en Lituanie le Szpielmonas, dans les pays chèques le Spilman, et en Russie le Smorok.
Si les définitions des jongleurs sont si nombreuses et variées, c’est que les types de jongleurs étaient nombreux et variés, avec mille compétences, et des formations culturelles assez différentes. Mais on peut dire en résumé que les jongleurs étaient ceux qui avaient pour métier de distraire et d’amuser les gens.
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