Jongleurs et troubadors
La tradition de l’art de jonglerie a fortement marqué la culture littéraire et musicale des troubadours, qui a fleuri dans le sud de la France en langue “d’oc” ; mais elle a également influencé l’importante tradition en langue “d’oïl” des trouvères. On compte 2542 textes et 264 mélodies de trouvères ; dans cette production – et plus encore dans son interprétation – le rôle des jongleurs a été fondamental. Il ressort des Vidas des trouvères que près d’un tiers d’entre eux étaient des jongleurs, et sept au moins étaient des femmes. Le noble chevalier chantait les vers comme les “histrions”. Guillaume IX duc d’Aquitaine lui-même, mort en 1126, considéré comme le premier des troubadours, imitait les jongleurs ; il se rendait incognito dans les auberges, écrivait et chantait des vers.
Le troubadour était considéré d’un niveau social beaucoup plus haut que les jongleurs. Mais les traits distinctifs entre les jongleurs et les troubadours étaient souvent vagues. Le jongleur gascon Marcabru considérait que son métier était à la hauteur des troubadours, tandis que des troubadours comme le noble Arnaut Daniel ne dédaignaient pas de se comparer aux jongleurs.
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Ces hommes, toujours errants, étaient les principaux transmetteurs de la poésie médiévale dans les différentes langues médiévales européennes (provençal, français, castillan, galicien, catalan, italien, anglais, allemand). Les troubadours confiaient aux jongleurs la divulgation de leurs compositions.
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Mais revenons-en à notre Giraut Riquier, de Narbonne, notre point de départ de ce voyage dans l’art de jonglerie. Nous l’avions laissé à la suite de la cour d’Alphonse le Sage, auquel il adressa en 1274 la célèbre Suplicatió al Rey de Castela per lo nom dels juglars (“supplique au roi de Castille sur le nom des jongleurs”) : il revendique une dignité professionnelle spécifique pour sa catégorie professionnelle. Et il déplore que l’on nomme jongleur celui qui fait des tours acrobatiques avec les singes. Ou qui joue avec les marionnettes. Ou qui racle maladroitement un instrument parmi le bas peuple, pour ensuite dépenser ces quatre sous dans les tavernes.
Selon Riquier, la jonglerie est tout autre chose : elle est née parmi les personnes cultivées, pour réjouir honorablement. Puis sont apparus les troubadours, pour inciter les chevaliers à de nobles exploits. Mais le rôle des jongleurs a rapidement décliné. Pour Riquier, seuls sont des jongleurs les habiles musiciens et ceux qui se consacrent avec compétence à l’art du divertissement. La réponse du souverain éclairé ne se fit pas attendre ; en 1275 paraît la Declaratió del senher rey N’Amfos (“Déclaration du Seigneur Roi Don Alphonse”). On y affirme solennellement qu’alors qu’en Provence le nom de jongleur désigne diverses personnes, il existe en Castille plusieurs définitions : ce sont précisément les instrumentistes qui sont appelés jongleurs, les imitateurs sont remedadores, et les troubadours segreries. Les individus louches et dépourvus d’honneur, qui se produisent sur les routes et dans les tavernes, sont les cazurros. Ceux qui simulent la folie à la cour, racontant des plaisanteries obscènes, ne font pas non plus partie de la catégorie des jongleurs ; en Italie ces individus sont appelés buffoni (bouffons). Il faut faire la différence entre les jongleurs et les troubadours, mais les personnes qui exécutent des tours avec des oiseaux ou des singes sur les places ne sont pas dignes du nom de jongleur.
Mais en réalité jongleurs et troubadours se confondaient. Ces hommes, toujours errants, étaient les principaux transmetteurs de la poésie médiévale dans les différentes langues médiévales européennes (provençal, français, castillan, galicien, catalan, italien, anglais, allemand). Les troubadours confiaient aux jongleurs la divulgation de leurs compositions. Le roi Alphonse le Sage lui-même, ou des lettrés comme l’Arcipreste de Hita ou Villasandino confiaient leurs poésies aux jongleurs pour leur donner la plus grande diffusion. Et le jongleur est souvent chargé de transmettre des éloges ou de féroces critiques. C’est pourquoi beaucoup d’entre eux couraient des risques sérieux, parfois pour leur propre vie.
L’origine sociale de cette catégorie multiforme était très variée. On pouvait passer de la condition de clerc à celle de jongleur et vice-versa. Peire Rogier d’Auvergne, docte chanoine de Clermont, devint jongleur vers 1160, mais il mourut comme bénédictin au monastère de Grandmont. Le clergé connaissait bien l’art des jongleurs ; c’était le cas de l’Arcipreste de Hita, lequel “sabía los instrumentos e todas juglerías” ( “connaissait les instruments et tous les arts de jonglerie”).
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