Le Codex Calixtinus : La musique du Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle
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LE CODEX CALIXTINUS : LA MUSIQUE DU CHEMIN DE SAINT-JACQUES-DE-COMPOSTELLE


Campus stellæ

Il n’était pas non plus très important qu’une fois sur le territoire hispanique, ces groupes de pèlerins d’origines différentes, réunis autour d’un même Chemin, fissent une halte dans un monastère de La Rioja, et qu’on leur y parlât, non sans nostalgie, d’un usage liturgique qui, il y avait peu, était l’élément unificateur face aux armées d’Allah occupant depuis des siècles une grande partie du sol hispanique. Un de ses habitants devait même se rappeler, les larmes aux yeux, les mélodies que contenaient les textes des Pères de l’église locale et de leur tradition biblique (Vetus Hispana). Il s’est alors juré de les écrire quelque part avant que sa mémoire ne faiblisse et qu’elles ne soient perdues pour toujours. Grâce à lui nous pouvons aujourd’hui écouter un petit recueil de mélodies authentiquement hispaniques appartenant à l’Office des défunts.

Dans ces monastères de La Rioja et de Castille on considérait sans doute encore avec crainte ces voyageurs qui se dirigeaient à pied vers le Campus Stellae. C’est précisément par ce chemin marqué sur le firmament qu’était entré le principal ennemi du rite hispanique. Les anciennes cérémonies et coutumes se contaminèrent mutuellement jusqu’à ce que finalement elles établissent peu à peu de petits avant-postes, comme des jalons sur le Chemin pour que ceux qui venaient de contrées lointaines puissent comprendre quelque chose au culte qu’on leur proposait. Leyre en Navarre en 1067, San Juan de la Peña en Aragón en 1071 et Sahagún dans le León en 1079 ont annoncé les évènements qui ont eu lieu apparemment à Burgos dans les années suivantes quand les désirs unificateurs d’Alphonse VI et de sa seconde épouse Constanza, nièce de Hugo, abbé de Cluny, obtinrent l’abolition du rite autochtone au bénéfice de la liturgie appelée romaine.

L’abandon de leur liturgie et l’adoption d’une nouvelle entraînaient en outre l’apprentissage d’un ordo (manière de faire) complètement nouveau, non seulement en ce qui concernait les structures liturgiques mais aussi les structures mélodiques. La transmission des nouveaux textes littéraires et musicaux devait se faire scrupuleusement et très vite pour ne pas laisser la moindre ouverture aux nostalgiques qui voudraient retourner à leurs anciennes pratiques. C’est là que le Chemin jouait un rôle fondamental. Il était le véhicule qui allait faciliter la circulation des livres, des coutumes et des personnes. Par le Chemin viendraient les clercs qui, accompagnés de leur attirail liturgique, seraient porteurs de tendances qui n’étaient déjà plus tellement nouvelles. Pour s’assurer que le changement s’opérait avec le maximum de garanties, une fois reconquise la ville de Tolède, siège du primat, c’est un moine français qui sera nommé archevêque : le clunisien Bernardo qui avait été abbé de Sahagún et sans doute le responsable de l’introduction du rite romain dans ce monastère du León. Pratiquement pendant un siècle les évêques de ce siège auront la même origine septentrionale, peut-être pour s’assurer que le rite hispanique, encore autorisé dans les six paroisses mozarabes de la ville, ne sortirait pas de l’enceinte de leurs murs.

Nous avons perdu ces mélodies pour toujours. Bien que copiées sur les incomparables manuscrits wisigothiques, personne ne s’est préoccupé de les retranscrire dans la notation intervallaire qui nous aurait permis aujourd’hui de connaître leur organisation tonale. Même dans ce temps-là nous avons déjà la preuve de l’oubli de ce chant puisqu’au Xe siècle le propre scribe de l’Antiphonaire de León, dans la préface du codex, se lamente du petit nombre de gens qui savent lire les neumes du manuscrit.

Le protagoniste principal de la musique de saint Jacques pendant les premiers siècles des pèlerinages, et encore maintenant, est sans doute le codex Calixtinus compilation de textes de Saint-Jacques-de-Compostelle qu’on attribue au pape Calixte II. Comme le dit Manuel Díaz y Díaz dans son étude “codexologique” du manuscrit : “…élaboré nous ne savons pas exactement où ni par qui, sans doute en plein XIIe siècle, il cherche à donner des réponses satisfaisantes aux nécessités du culte et du pèlerinage de Compostelle à son époque…”. Bien que nous conservions aujourd’hui plusieurs versions disséminées dans divers endroits, l’exemplaire de Saint-Jacques-de-Compostelle, le seul qui contienne systématiquement de la musique, comprend cinq livres. Le premier contient un authentique Leccionario-Homiliario pour les matines, un Antifonario-Breviario pour le reste des Heures Canoniques et un Missel pour les deux grandes solennités de Saint-Jacques-de-Compostelle : le 25 juillet, fête principale célébrée par la liturgie romaine, et le 30 décembre tel qu’il était célébré dans l’ancienne tradition hispanique (cette dernière fête étant adoptée par le calendrier liturgique actuel comme la fête du Transfert des restes de l’apôtre à Compostelle). Le second livre est composé de récits qui décrivent vingt-deux miracles réalisés grâce à l’intercession de l’apôtre. Le livre III, qui est bref, inclut un récit du transfert des reliques de saint Jacques à Compostelle. Le livre IV est la populaire Historia de Turpín récit fantastique et romancé attribué à cet archevêque de Reims. On y décrit les campagnes de Charlemagne en territoire hispanique. Le livre V, lui, est un vrai guide des pèlerins avec les chemins de pèlerinage, une description du culte et de l’Eglise Saint-Jacques à Compostelle. A la fin de ce dernier livre, comme appendice, apparaissent vingt-deux pièces polyphoniques qui ont fait du Calixtinus une vraie référence musicale de la polyphonie primitive. Depuis un siècle, l’opinion la plus répandue est que l’exemplaire de Compostelle est antérieur à 1173, date à laquelle un moine de Ripoll, Arnaldo de Monte, a copié différentes parties du Liber directement à partir d’un manuscrit de la cathédrale de Santiago. Un examen détaillé de ces dernières (texte et musique) montre pas mal de différences avec l’actuel exemplaire du Calixtinus ; par conséquent, l’exemplaire de celui qui a effectué la copie devait être antérieur à 1172. Tout au moins pouvons-nous en déduire que la copie d’Arnaldo a été réalisée à partir d’autres exemplaires aujourd’hui perdus. Il est, en effet, étrange qu’Arnaldo, venant de Ripoll, foyer culturel de premier ordre (pour la bibliothèque duquel l’abbé Oliba fit faire une compilation d’une série de traités musicaux), ne remarque pas la présence de la polyphonie et se limite à copier du plain-chant. La raison en est peut-être que sa référence fut un autre exemplaire, différent du Jacobus, qui ne contenait pas le chant à plusieurs voix. C’est ce que semblent démontrer les variantes de notations qui ressortent de la comparaison entre la copie d’Arnaldo et l’exemplaire actuel de Compostelle.

Le Codex Calixtinus : La musique du Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle
Cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle.
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