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C’est au cours de cette période que prit forme peu à peu l’esthétique dont nous avons hérité. Alexander Gottlieb Baumgarten fut un des pionniers de cette nouvelle discipline, la philosophie esthétique centrée sur la métaphysique du beau et sur la théorie des arts. On vit alors proliférer des ouvrages sur la philosophie du goût, sur l’idée du beau ou des poétiques diverses (en particulier musicales), pour la plupart d’inspiration aristotélicienne. Tous ces sujets, qui contribuèrent à la formation de la pensée esthétique, furent abordés par d’éminentes personnalités comme, par exemple, François Raguenet, Sébastien de Brossard, Le Cerf de La Viéville, Jean-Pierre de Crousaz, Jean-Philippe Rameau, Jean-Jacques Rousseau, Charles Batteux, Michel Paul Guy de Chabanon, Etienne de Lacépède et Modest Grétry, dont les œuvres exercèrent une influence considérable sur les débats de l’époque.
La musique commença aussi à délaisser le principe d’imitation de la nature au profit de la recherche d’un langage plus autonome ; après plusieurs tentatives d’application de la rhétorique à la composition musicale, la musique allait en effet approfondir la représentation des passions et explorer pour ce faire tous les moyens que lui offrait l’expression pour cultiver la liberté de création. Cet art s’ouvrit en conséquence à un public plus large et cessa de se limiter aux cercles choisis et restreints des palais des mécènes et des salons.
Ce fut également une époque de grands changements pour la peinture. Les transformations vont de la prise en considération de l’artiste, dont le travail manuel et mécanique cesse d’être méprisé et qui s’élève ainsi au rang des hommes de lettres, à une profonde révolution dans l’esthétique picturale qui abandonne le principe de mimesis et se libère, d’une certaine manière, des normes de l’Académie en se mettant en quête de nouvelles formes, parmi lesquelles les paysages et les natures mortes sont les plus remarquables. Les salons de peinture marquèrent alors le début d’une profonde évolution dans la prise en considération de cet art. A partir de 1725, les membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture créée en 1648, commencèrent à exposer dans le Salon carré du Louvre. Les salons se tinrent d’ailleurs régulièrement depuis 1737 ; leur inauguration avait lieu le 25 août, jour de la Saint Louis, du nom du roi, et ils restaient ouverts entre trois et six semaines. Ils attiraient un public très nombreux et donnaient lieu à une grande quantité de littérature sur la peinture : les Salons de Diderot allaient frayer la voie de la critique moderne.
C’est ainsi que se forgea peu à peu une nouvelle sensibilité pour les arts. Cette révolution de la sensibilité révélait le désir des nouvelles générations, plus portées vers un hédonisme qui s’opposait au pessimisme du XVIIe siècle, dont les toiles symbolisaient la destruction inexorable du temps qui passe. Nous sommes dans une période de recherche, de désir de bonheur, à l’époque du goût pour la décoration et le plaisir des yeux. La peinture cherchera, à travers la couleur, le dessin et la composition, à atteindre ces objectifs. En effet au cours du Siècle des Lumières et comme l’atteste la littérature de l’époque, la sensibilité change et l’idée de la “douceur de vivre” s’impose. Rien d’étonnant donc à ce qu’on lise sur la première page des Essercizi de Domenico Scarlatti de 1729 : “Vis heureux”.
Tout cela conduit d’une certaine manière à une valorisation de l’imagination, de l’illusion et de la fiction. Le XVIIIe siècle plonge dans les atmosphères du jeu et de l’imaginaire, dans cette zone où la pensée semble osciller entre la réalité apparente et ces forces de l’irréel qui échappent à la stricte rationalité.
Dans quelle tradition les natures mortes trouvent-elles leur origine ? La meilleure façon de pénétrer la subtilité et le symbolisme de ces tableaux est sans aucun doute de relire ce que dit Marcel Proust qui, sa vie durant, s’interrogea sur l’art et qui saisit parfaitement la richesse et la complexité de ce thème : “La nature morte deviendra surtout la nature vivante. Comme la vie, elle aura toujours quelque chose de nouveau à vous dire, quelque prestige à faire luire, quelque mystère à révéler ; la vie de tous les jours vous charmera, si pendant quelques jours vous avez écouté sa peinture comme un enseignement ; et pour avoir compris la vie de sa peinture, vous aurez compris la beauté de la vie.”
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