L’harmonie de l’âme
La musique populaire s’exprimait à travers la chanson et la danse. Les formes les plus répandues, comme la frottola ou la barzeletta en Toscane, s’adaptaient parfaitement à un chant à trois ou quatre voix, d’où ressortait toujours la ligne supérieure. Elles étaient généralement accompagnées par le luth en raison de sa consonance verticale. Ce type de chant populaire fut intégré aux fêtes de la cour des Médicis et se transforma en chansons carnavalesques semblables à la frottola. Ce sont précisément ces chants que Léonard écoutait depuis l’enfance dans les rues de Florence les jours de Carnaval et pendant la fête de Calendimaggio. Quand il décida de quitter l’atelier de Verrocchio, son intérêt pour la musique l’amena à suivre des cours avec l’illustre Antonio Squarcialupi, organiste de Santa Maria del Fiore et également professeur de Laurent le Magnifique.
Pour mieux comprendre la situation de l’époque, il faut rappeler un fait capital pour la diffusion de la musique : le développement de l’imprimerie. La première imprimerie musicale à caractères mobiles, légendaire, fut celle d’Ottaviano Petrucci à Venise, qui imprima son premier livre, Harmonicae Musices Odhecaton, en 1501. En 1511, il fonda un atelier à Fossombrone et diffusa les œuvres de grands maîtres comme Josquin, Isaac, Obrecht... ainsi que la musique de la frottola en onze livres, dont dix ont été conservés. C’est ainsi que commença à se répandre la musique imprimée et à partir de là de nouvelles imprimeries apparurent dont l’essor fut extraordinaire. Andrea Antico, concurrent de Petrucci, possédait un atelier à Rome et un autre à Venise et il contribua de la sorte à une plus grande circulation des livres musicaux.
Est-il nécessaire en outre de rappeler l’arrivée de musiciens étrangers en Italie ? Dufay, Binchois, Dunstable, Ockeghem, Obrecht, Compère, Willaert. Dufay célébra par son motet Nuper rosarum flores la consécration de Santa María del Fiore à Florence, une fois achevée la coupole de Brunelleschi en 1436, et Josquin Desprez, qui fut chanteur à la chapelle de la cathédrale de Milan, fut le musicien le plus admiré. Martin Luther, aussi musicien, dit de lui : “Les autres maîtres font ce que veulent les notes, tandis que Josquin est maître des notes, il en fait ce qu’il veut.”
Les biographes ne sont pas tous du même avis, mais il semble cependant que Léonard abandonna Vinci pour Florence vers 1460 ou 1464 (et non pas en 1470) : une nouvelle vie commençait pour lui, au milieu de l’effervescence culturelle de Florence, à l’époque où celle-ci comptait parmi les trois ou quatre villes les plus importantes. Son père l’emmena alors, comme on l’a dit, à l’atelier d’Andrea di Cione, appelé le Verrocchio, qui, d’après Vasari, “fut sculpteur, sculpteur sur bois, peintre et un parfait musicien.” Son atelier, considéré alors comme le plus prestigieux en Italie, accueillait des disciples comme Lorenzo de Credi, Pietro Perugino ou Francesco di Simone, et il était également fréquenté par des personnalités comme Sandro Botticelli, Antonio et Piero Pollaiolo. C’était un centre d’idées humanistes où Léonard élabora un savoir à la fois conceptuel et technique dans les domaines pictural, musical, scientifique et humain. Il y fit la connaissance de ceux qui allaient devenir de futurs clients, les Médicis et Ludovic le More. On réalisait dans cet atelier les activités créatives les plus diverses, de peinture ou de sculpture, et toutes sortes d’objets y étaient fabriqués : des étendards pour les processions, du matériel pour les fêtes et également, fait significatif, des instruments de musique. Verrocchio, qui avait une grande estime pour Léonard, fit son possible pour lui enseigner de fort près les métiers d’artiste et de musicien. C’est à cette époque que Léonard commença ses études de chant, qu’il apprit à jouer de divers instruments et très probablement à en construire. Aucune partition de Léonard n’a été conservée, à peine deux phrases. Il a laissé en revanche des traces de sa connaissance de la musique dans les dessins d’instruments de musique, dans ses rébus et dans ses écrits.
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