|
Soulignons que depuis 1480 Léonard assistait assidûment aux réunions de Laurent le Magnifique qui se tenaient dans le jardin de San Marco et à l’Accademiola, résidence de Marsile Ficin à Careggi, dans les environs de Florence, un cadeau qui avait été fait à ce dernier en 1462 par Côme de Médicis, son précédent protecteur. Léonard y rencontrait les plus grands humanistes : Luigi Pulci, Angelo Poliziano, Giuliano da Sangallo, Filippo Lippi, Cristoforo Landino, Pic de la Mirandole, Leon Battista Alberti et, bien entendu, Ficin. L’influence exercée par leurs œuvres est essentielle pour comprendre la Renaissance, et notamment celle de Ficin pour le développement du platonisme en Italie. Sa connaissance approfondie du grec lui permit de traduire l’œuvre de Platon en latin et il fonda une sorte d’Académie platonicienne qui fut d’une extrême importance pour les idées nouvelles. De même que dans les ateliers, on jouait dans les réunions de la lira da braccio, du luth… tous les prétextes étaient bons pour chanter. La “lyre d’Orphée” était un moyen d’accès aux institutions heureuses, c’était le remède aux maux de l’âme et à la mélancolie. Pour les musiciens aussi, les activités humaines devaient tendre vers la plénitude de la beauté, vers la valeur métaphysique ; ainsi les arts étaient-ils ordonnés au sein de l’harmonie supérieure, “la musique”, qui possèdent plusieurs degrés : la raison, l’imagination, le discours, le chant, la maîtrise des instruments et la danse rythmique. Tout cela devait permettre d’atteindre un degré supérieur, celui de l’harmonie universelle. A cette époque, la musique était l’art le plus moderne, du fait de la liberté qu’elle comporte et de sa capacité d’abstraction formelle, et aussi parce que, grâce à elle, il était possible de définir au plus près les émotions. Ce n’est pas pour rien que les Italiens disaient que “la musica è il lamento dell’amore o la preghiera a gli dei” (la musique est la plainte de l’amour ou la prière adressée aux dieux).
Léonard dit dans son Traité : “Mais la peinture, au service de la vue, le plus noble des sens, trouve la même proportion harmonique que lorsqu’on réunit plusieurs voix qui chantent en même temps, produisant alors un accord harmonique, et donnant tant de plaisir que les auditeurs tombent en extase, sous le coup de l’admiration la plus vive.” Et il ajoute plus loin : “Ne sais-tu pas que notre âme est faite d’harmonie ? Et l’harmonie ne peut naître qu’au moment où nous pouvons voir ou entendre l’accord des objets.”
Les différences conceptuelles entre Léonard et ceux qui faisaient partie du groupe proche de Laurent le Magnifique étaient de plus en plus grandes. Léonard était un scientifique, un mathématicien, alors qu’eux suivaient les théories platoniciennes et qu’ils étaient fortement influencés par certaines écoles tendant au mysticisme, ce à quoi n’était pas étranger Savonarole, dont Léonard ne partageait pas la doctrine. Milan, en revanche, penchait plus vers le savoir encyclopédique, un aristotélisme cautionné par les mathématiciens, les scientifiques et les ingénieurs qui étaient à la cour de Ludovic et avec qui Léonard put mener à bien ses recherches. C’est à partir de ce haut lieu du savoir que purent s’épanouir toutes ses activités, artistiques et scientifiques.
Dans le Traité de la peinture il affirme : “La musique ne peut qu’être appelée sœur de la peinture, étant soumise à l’ouïe, sens inférieur à la vue. Elle compose des harmonies par l’union d’éléments proportionnels produits ensemble et contraints de naître et de mourir en un seul et même accord harmonique ou en plusieurs. Ces accords enveloppent le rapport des éléments dont est créée l’harmonie, qui n’est pas différente de la ligne enveloppant les éléments de la beauté humaine. Mais la peinture l’emporte sur la musique et la domine, car elle ne périt pas aussitôt créée, comme l’infortunée musique. Elle subsiste et te montre doté de vie ce qui n’est en fait qu’une surface.”
|
|
|
|