Toutes les grandes maisons de disques ont été sollicitées. Parfois la réponse arrivait tout de suite, parfois nous devions attendre pendant des mois (et bien sûr le temps passait !) une réponse finalement négative qui, bien que toujours aimablement formulée, nous promettait néanmoins de nombreuses nuits d’insomnie. Finalement, avec l’aide de Ron van Eeden et de Challenge Classics, j’ai décidé de créer mon propre label, que j’ai appelé Antoine Marchand. J’ai imité en cela l’exemple de mon ami Jordi Savall et décidé que, puisque personne n’osait prendre ce risque, j’allais l’assumer moi-même. Je me rendis donc à la banque et demandai un prêt : mon label était né.
Aujourd’hui, en mars 2005, nous avons publié 19 des 22 coffrets prévus. Tout, y compris les premiers enregistrements Erato, a reçu un nouvel habillage amélioré, avec sur la couverture des reproductions de tableaux de Saenredam représentant des intérieurs d’églises calvinistes dans un style très hollandais. Nous avons terminé les enregistrements en octobre 2003, et en février 2004 nous avons fêté l’événement par un concert final chez Bach, à Leipzig, dans “son” église Saint-Thomas ; et pour cette occasion solistes, chef, orchestre et chœur, tous sans exception, ont offert leur participation gracieuse, par gratitude pour Bach et sa brillante musique. Nous avons bien sûr prolongé cette célébration par un grand dîner dans le plus vieux restaurant de Leipzig, où nous avons invité tous ceux qui avaient contribué aux concerts et aux enregistrements des cantates1.
Les enregistrements
On pourrait croire qu’enregistrer toutes les cantates de Bach ne pose pas de réel problème d’ordre musicologique, le Neue Bachausgabe et le Kritischer Berichte nous approvisionnant abondamment en éditions s’appuyant sur l’Urtext. En outre, je n’ai pas rencontré de problème pour trouver au sein de mon Amsterdam Baroque Orchestra, des spécialistes habitués aux instruments anciens, et de nombreux chanteurs ont par ailleurs posé leur candidature pour chanter cette musique magnifique. Auparavant, j’avais, avec l’aide de Simon Schouten, constitué un nouveau chœur, l’Amsterdam Baroque Choir, pendant vocal de l’Amsterdam Baroque Orchestra qui existait déjà.
Quels sont les changements survenus depuis les enregistrements Leonhardt/Harnoncourt ? Les voix de soprano et d’alto sont devenues très rares chez les garçons. Je ne parle pas des chœurs habituels, souvent très beaux, qui utilisent de très jeunes garçons, mais d’adolescents de quatorze ou quinze ans capables de maîtriser ce matériel difficile.
A l’époque de Bach, une voix de garçon muait vers l’âge de seize ou dix-sept ans. L’histoire a retenu les noms de certains d’entre eux qui chantaient des parties de soprano ou d’alto jusqu’à l’âge de dix-huit ou même dix-neuf ans. Un jeune chanteur entrait à la Thomasschule à douze ans, et on l’affectait à l’un des quatre chœurs que Bach supervisait. Les parties de solistes étaient chantées par les meilleurs élèves de l’école, qui étaient en majorité les plus âgés, car il leur fallait de l’expérience et de la maturité pour chanter correctement les partitions très exigeantes du maître. Les parents aiment naturellement écouter les voix angéliques de leurs jeunes fils, mais la musique de Bach demande plus que cela !
Bach avait en fait un problème différent : ses ténors et ses basses étaient souvent trop jeunes, alors que ses sopranos et ses altos étaient des adolescents ! Leonhardt et Harnoncourt ont enregistré à une époque intermédiaire. A leur époque on trouvait encore de jeunes chanteurs de qualité, comme Sebastian Hennig qui a pu participer aux enregistrements jusqu’à l’âge de quinze ans. A l’écoute des disques successifs, on se rend compte qu’il grandit progressivement. Ainsi, à treize ans, sa voix commence à mûrir et à maîtriser de mieux en mieux les impératifs de musicalité – c’était certainement la norme du temps de Bach. Aujourd’hui ce phénomène n’existe plus, et les chœurs de garçons eux-mêmes utilisent désormais des solistes féminines pour leurs parties de soprano et d’alto. Il est fort dommage que nous soyons obligés de nous passer de ces jeunes solistes masculins extrêmement musicaux, chantant sans peur, avec assurance, ainsi qu’une intonation et une technique satisfaisantes.
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