Difficultés techniques
Parmi les œuvres écrites pour voix d’alto, les cantates pour alto solo de Bach (particulièrement les cantates BWV 170 et 35) constituent un des défis les plus difficiles. Bien souvent, l’approche de Bach semble presque instrumentale. Il laisse peu de place à la détente et à la respiration ; il n’accepte pas de compromis dans sa musique pour faciliter la tâche du chanteur. On sent qu’il nous dit : “Ne gâchez pas celle-là ; vous avez intérêt à être bon”. Dans la musique vocale de Bach, les niveaux de difficulté technique varient énormément, ainsi que les niveaux de responsabilité qu’un chanteur doit accepter. Pour un étudiant ce n’est pas toujours facile d’avoir une idée objective de ses propres capacités, et je considère qu’il est essentiel qu’il consulte son professeur pour le choix d’un répertoire. J’ai eu la chance d’avoir un professeur de chant (Richard Levitt) qui me disait toujours très clairement s’il me sentait prêt ou non à chanter tel ou tel pièce de Bach. Pendant mes études je n’ai jamais chanté la Passion selon saint Matthieu, parce qu’il me disait que c’était trop difficile pour un chanteur immature. J’ai respecté ses conseils à la lettre, et je ne me suis jamais fait la réflexion qu’il m’empêchait de percer, ou que je savais mieux que lui ce que j’étais capable de faire. Je ne peux que souhaiter à chaque étudiant un professeur qui soit de bon conseil, et à chaque professeur, des étudiants qui suivent ses conseils.
Je crois qu’il est très important de consacrer beaucoup de temps à étudier la musique de Bach. Il y a tout à gagner de s’efforcer de la mémoriser, puis d’y revenir régulièrement pendant un certain temps. Je réalise, en particulier dans les récitatifs, que je découvre en permanence de nouveaux détails, que je sens de nouvelles choses et que j’ai de nouvelles idées quant à l’interprétation. Pour parvenir à sentir que je tiens une façon convaincante de faire partager une aria à un auditoire, il faut que je vive avec elle quelque temps. Certes, nous modifions et adaptons constamment nos perceptions, mais une préparation hâtive, même intense, ne sera jamais aussi convaincante que celle qui aura mûri avec le temps. En écoutant un enregistrement antérieur, on peut se dire qu’il s’agissait, à ce moment-là, d’une interprétation mûrie et bien informée, mais qu’on s’y prendrait autrement aujourd’hui ; inversement, on peut avoir le sentiment qu’on aurait dû à l’époque consacrer plus de temps à cette œuvre.
Si je sais comment dire le texte...
Le réflexe typique des chanteurs est d’ouvrir une partition et de commencer tout de suite à chanter. Je crois qu’en procédant ainsi, on perd de grandes chances de comprendre une aria. Lorsqu’on s’est entendu chanter une aria donnée, ce qu’on a chanté se grave en quelque sorte dans notre esprit. Plus tard, lorsqu’on a de nouvelles idées, il est difficile de se détacher de cette première façon de faire. Il est aussi tentant d’effectuer un déchiffrage “correct” et d’avoir trop de complaisance pour le résultat. Les récitatifs en particulier gagnent énormément à être lus à haute voix plusieurs fois. Il y a tellement de façons différentes de dire un récitatif qu’il me faut finalement sélectionner celle que je considère comme mon meilleur choix. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, l’idée de texte et de contexte me paraît extrêmement importante. Qu’est-il arrivé à cette œuvre avant que je ne l’aborde ? Que suis-je en train de dire ? C’est ce qui rend si difficile le fait de chanter les arias de Bach hors de leur contexte, dans un récital ou dans une audition. L’air pour alto Es ist vollbracht est le moment crucial de la Passion selon saint Jean. La prophétie est accomplie. Jésus est mort et nous a tous sauvés. Tout le développement de l’histoire a pour objectif d’en arriver là, et lorsqu’on a suivi son fil jusqu’à cette aria, comprendre ses paroles et son contexte facilite beaucoup la communication du message au moment voulu. Il est presque impossible d’arriver à la même conviction en partant de rien, au cours d’une audition par exemple.
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