Avec Cléopâtre, le librettiste et le compositeur disposaient bien sûr d’un personnage en or : il s’agit non seulement d’une femme dont la beauté légendaire et le mystère oriental ont fasciné les hommes à travers les âges, mais aussi du paradigme de la femme fatale*. Et c’est le mérite à la fois de Haym et de Händel d’avoir fait en sorte que Cléopâtre transcende cette image ancienne pour devenir un être de chair et de sang, profondément touchant, qui au fil de l’action évolue du personnage de jeune fille frivole et coquette vers celui d’une femme capable d’émotions intenses et passionnées. C’est cette évolution qui constitue le cœur de l’action, révélant Cléopâtre non seulement comme l’une des héroïnes les plus complexes et les plus achevées de Händel, mais aussi comme l’une des grandes créations de l’univers de l’opéra.
Bien que Cléopâtre soit indiscutablement le personnage central, les rôles de César, de Cornelia et de Ptolémée sont aussi dessinés avec force. César combine de façon convaincante les qualités héroïques d’un homme d’action et les faiblesses dont les hommes ont toujours fait preuve au cours des âges face aux ruses d’une belle femme. Cornelia de son côté, seul personnage tragique, conserve une force de caractère et un noble courage en dépit de son chagrin et malgré l’attention insultante dont elle est l’objet de la part de Ptolémée, prédateur sexuel dont les manœuvres tortueuses le désignent comme l’un des plus odieux scélérats des opéras de Händel.
La partition de Händel pour Giulio Cesare est la plus riche qu’il ait tenté d’écrire jusqu’alors, avec un éventail extraordinaire de styles et de couleurs orchestrales, incluant en particulier deux paires de cors. Il faut signaler par exemple aussi que seules deux des arias de la partition originale étaient écrites pour continuo seul, proportion particulièrement faible pour Händel à ce stade de sa carrière de compositeur d’opéras.
L’opéra
L’action de Giulio Cesare se déroule lors du séjour de César en Egypte, pendant la guerre alexandrine (48-47 avant J. C.). Ayant vaincu son rival, le général romain Pompée, en Grèce, César le poursuit en Egypte, où Cléopâtre et son frère cadet Ptolémée XII sont co-régents. Bien que les personnages soient inspirés de la réalité, le livret prend d’importantes libertés avec l’histoire, en particulier avec César, présenté dans l’opéra comme un jeune homme plein d’ardeur, alors qu’à l’époque de l’action c’est un homme d’une cinquantaine d’années.
L’ouverture à la française en rythme pointé crée d’emblée une atmosphère de majesté et d’espace, et le mouvement fugué plein d’énergie qui lui fait suite est en fait emprunté à Ottone. Händel nous fait alors la première des nombreuses surprises dramatiques qui émaillent cette œuvre. Le mouvement de danse en forme de menuet que nous attendions, et qu’il utilise habituellement pour clore ses ouvertures, se transforme en un grand chœur de bienvenue chanté par les personnages eux-mêmes (les opéras de Händel n’emploient pas de chœur indépendant à cette époque) par lequel les Egyptiens accueillent César, l’orchestration s’enrichissant des sonorités somptueuses des deux paires de cors. Il répond par un arioso bref et héroïque, Presti ormai (Qu’elle donne à présent) dans un levé vigoureux qui l’élève à l’octave. On remarque déjà la présence des notes graves (de poitrine) qui étaient l’une des grandes forces de Senesino ; on les retrouvera dans la plupart des interventions chantées de César. César, qui dans le récitatif qui suit réussit à placer son immortel Veni, vidi, vici, et Curius sont approchés par Cornelia et son fils Sextus venus plaider pour la paix. César, incarnation de l’autorité éclairée, en fait gracieusement la promesse. Achille arrive avec une troupe d’Egyptiens pour saluer les Romains. Il est porteur d’un nouveau présent de son maître Ptolémée au conquérant César, à qui il a déjà laissé l’usage de son palais : il s’agit de la tête de Pompée. César et Curius sont horrifiés, Cornelia et Sextus anéantis. Tandis que César renvoie Achille à son maître pour lui exprimer son dégoût, le général égyptien lance des œillades lascives à la belle veuve. César donne alors libre cours à ses sentiments dans Empio, dirò (Impie, je dirai), tirade en do mineur destinée à exprimer sa fureur à Achille. Cette colère est rendue par des descentes de gammes de deux octaves par les violons à l’unisson, et par une ligne vocale qui enchaîne de longs passaggi.
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