Les fêtes de la cour, les noces, les banquets et les parades triomphales se déroulaient toujours avec une grande pompe, dans laquelle ne manquaient jamais les musiciens ni les jongleurs, dont beaucoup arrivèrent à jouir de la protection des rois et des nobles. Rappelons le cas du Cid et de sa générosité envers les jongleurs qui agrémentèrent les noces de ses filles, et auxquels il offrit de nombreuses pièces de drap.
Scènes de musiciens et de danseurs dans l’art roman
Sans aucun doute, cette attitude hostile de l’Eglise envers la musique et la danse ne changea pas pendant la période romane, ce qui est parfaitement reflété dans les arts plastiques. On sait que la musique sacrée était principalement représentée par la figure du roi David – qui, en tant qu’auteur du Livre des Psaumes, tenait généralement dans ses mains un cordophone (une harpe, un psaltérion ou une viole) – et par les Vieillards de l’Apocalypse, qui étaient fréquemment pourvus d’instruments variés avec lesquels on prétendait exalter la béatitude céleste. On en trouve des exemples éloquents sur les portails de Santo Domingo de Soria, Ahedo del Butrón, Moradillo de Sedano, Cerezo de Río Tirón et de la collégiale de Toro. Dans ce sens étaient également inclus les anges porteurs de tubas ou trompettes avec lesquelles ils annonçaient l’approche du Jugement Dernier.
La musique profane trouva au contraire sa place dans des scènes de jongleurs ayant généralement un fond moralisateur. Les jongleurs étaient des personnes qui gagnaient leur vie devant un public qu’ils divertissaient avec de la musique, de la danse, des acrobaties, des tours d’adresse, de la mimique et d’autres habiletés parmi lesquelles il faut citer la narration de faits héroïques et le récit d’histoires plaisantes. Leurs représentations comprenaient des chansons composées par les troubadours, des récits épiques, des contes populaires et des passages hagiographiques. Nous pouvons imaginer, en toute logique, que pesait sur eux la condamnation du clergé, qui voyait dans ces artistes un groupe de paresseux et de marginaux. Cependant, tout ne pouvait pas être considéré comme un art licencieux, car il y avait des jongleurs à l’art noble qui ne ressemblaient en rien à ceux qui exerçaient leur métier avec grossièreté. Leur condition sociale n’était pas la même non plus, car nombreux étaient ceux qui se trouvaient dans l’obligation de mendier de village en village tandis que d’autres fréquentaient moins les chemins et avaient atteint le confort et une certaine fortune.
Dans l’art roman, le jongleur s’identifie comme un personnage qui porte un instrument de musique, danse ou se déhanche, soit seul soit accompagné d’autres figures dans le cadre d’une scène narrative. Son emploi dans les répertoires ornementaux des églises fut très répandu. Les corbeaux, cadre propice pour des thèmes secondaires, furent l’emplacement qui convenait le mieux pour les représenter, mais ce ne fut pas le seul, car on en trouve également dans les portails, les cloîtres, les fonts baptismaux et d’autres endroits encore.
Compagnes inséparables des jongleurs, les jongleuses divertissaient le public avec leurs chants et leurs danses. Nous savons peu de choses au sujet des mouvements et des pas composant ces danses, mais les représentations qu’on en trouve dans la sculpture romane constituent une source d’information sur ce point, qui montre des détails techniques, bien qu’il faille tenir compte qu’il s’agit presque toujours de figures codifiées et souvent utilisées dans des contextes très différents. Les compositions les plus fréquentes sont celles formées d’un ou de plusieurs hommes jouant d’instruments à cordes, et à leurs côtés une femme ou plus qui danse. Les mouvements qui semblent être typiques de celles-ci sont les ondulations latérales de la taille, la torsion complète du corps pour former un arc, et les rythmes oscillants. La figure qui apparaît le plus souvent est précisément la contorsionniste qui porte les cheveux lâches et forme avec son corps un arc presque parfait. Cette posture est habituelle dans plusieurs exemples du roman d’Aragon, en particulier dans la région de Cinco Villas, mais nous pouvons également la trouver, avec de légères variantes, dans des églises de Palencia, aussi bien sur les archivoltes (Santiago de Carrión de los Condes, Perazancas de Ojeda et Arenillas de San Pelayo) que sur les chapiteaux (Moarves de Ojeda) et les corbeaux (Revilla de Santullán et Montoto de Ojeda). Dans d’autre cas, la jongleuse adopte une pose moins acrobatique, avec le corps droit et les mains sur les hanches, comme c’est le cas dans les églises de Hormaza et Tabliega de Losa, dans la région de Burgos.
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