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Les premiers essais dramatiques intégralement chantés (Dafne, Euridice, et même L’Orfeo) ne sont pas à proprement parler des livrets – étymologiquement des “petits livres”, vendus à l’entrée des théâtres avant la représentation – mais plutôt des poèmes (Rinuccini est, via Bembo, un épigone déclaré de Pétrarque), qui placent la dimension littéraire bien au-dessus de leur valeur dramatique. C’est à un avocat vénitien, Gian Francesco Busenello, que revient le mérite d’avoir donné au livret d’opéra (“dramma musicale, ou “melodramma”, selon la terminologie de l’époque) toutes ses lettres de noblesse, avec une dimension à la fois littéraire et dramatique jusqu’alors inconnue. Né à Venise en 1598, et mort dans sa villa de Legnaro en 1659, Busenello est issu d’une famille riche et influente, qui appartenait aux “citoyens originaires” de la Sérénissime, ayant par le passé exercé d’importantes charges publiques. Après des études de droit et de philosophie à l’université de Padoue – foyer de la libre-pensée – où il suivit l’enseignement de Paolo Sarpi et du pourfendeur de l’immortalité de l’âme, Cesare Cremonini, qui influença sa production théâtrale, il devient avocat en 1623, à l’ombre d’un frère, Marc’Antonio, qui cumula les charges prestigieuses, et dont il envia, une bonne partie de sa vie, la réussite. Il entame alors une carrière brillante, à l’abri des soucis financiers, ce qui lui laisse le loisir de s’adonner à sa passion pour la poésie, seul vecteur d’une improbable immortalité pour un esprit déjà fortement marqué, surtout après la grande peste de 1630 qui emporta parents et amis, par un pessimisme radical.
En parallèle à une production poétique dialectale d’une force incontestable, illustrée notamment par sa correspondance – en vers – avec son ami Giacomo Badoer, l’auteur du Retour d’Ulysse, Busenello se lie d’amitié avec de nombreux intellectuels et poètes, tels que Claudio Achillino, Francesco Pona, qui lui enverra ses Douze Césars, dont il se souviendra pour Poppée, le grand Ciro di Pers, et surtout Marino, le célèbre Cavalier Marin à qui il envoie une lettre enflammée, suite à la lecture enthousiaste qu’il fit de son grand poème Adonis, (plus de 40 000 vers, le chef-d’œuvre du concettisme baroque), qui aura sur son style une influence durable. Il est ensuite admis à la sulfureuse Académie des Incogniti, fondée vers 1630 par le patricien et littérateur Loredan. Cette académie joua un grand rôle dans la diffusion de l’opéra populaire vénitien, d’abord parce que bon nombre de leurs membres furent eux-mêmes librettistes (à part Busenello, on y trouve Pietro Michiel, auteur d’un Amore innamorato ; Giulio Strozzi, auteur de la célèbre Finta pazza et des Nozze d’Enea e di Lavinia, écrites pour Monteverdi ; Pietro Paolo Bissari, auteur d’une Bradamante, etc.), mais aussi parce que leurs productions littéraires ont été pour une large part une des sources des livrets vénitiens. C’est le cas du Couronnement de Poppée, qui n’est pas seulement une adaptation détournée des Annales de Tacite, mais doit aussi beaucoup à un “caprice littéraire” de Loredan lui-même, (Poppea supplichevole, “Poppée suppliante”), et à deux romans libertins d’autres académiciens Incogniti, Le due Agrippine de Ferrante Pallavicino et L’imperatrice ambiziosa de Federico Malipiero, tous deux publiés précisément en 1642, l’année du Couronnement, avec, comme beaucoup d’autres textes du XVIIe une circulation manuscrite, parfois bien antérieure à leur publication. Malipiero à son tour subira l’influence de l’opéra, en avouant avoir écrit un de ses romans, La peripezia d’Ulisse, après avoir assisté à une représentation du Retour d’Ulysse. Les contacts et les influences se faisaient ainsi dans les deux sens.
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