De ce point de vue, le prédécesseur le plus proche de Delacroix est sans conteste le grand peintre anglais du XVIIIe siècle Thomas Gainsborough, dont son ami de longue date, le compositeur et polémiste William Jackson, disait : “On se demandait parfois si la musique n’était pas le métier de Gainsborough et la peinture son passe-temps”. Non seulement le peintre comptait de nombreux musiciens parmi ses amis, mais on dit aussi qu’il préférait leur compagnie à celle de ses confrères. Joueur de viole de gambe, même si d’après Jackson son niveau n’était pas excellent, il s’essaya aussi au luth, au violon et à la flûte, et, bien qu’il ne l’appréciât pas beaucoup, on sait qu’il acheta aussi un clavecin de Burkat Shudi l’aîné, l’éminent facteur qui comptait aussi parmi ses amis. Mais, plus essentiel pour la postérité, certains des portraits les plus mémorables qu’on lui doit, immortalisent les traits de musiciens londoniens distingués de l’époque, comme ses amis proches et compagnons de ribote que furent Carl Friedrich Abel, Johann Christian Bach, Felice Giardini, et le hautboïste et compositeur Johann Christian Fischer (qui deviendra son gendre), sans oublier les jolies sœurs Linley, Elizabeth Ann et Mary, membres malheureux d’une famille infortunée.
Sa vie et son personnage
Thomas Gainsborough est né à Sudbury dans le Suffolk en mai 1727. On ne connaît pas la date exacte, mais on sait qu’il a été baptisé le 14 mai. Son père, fabricant de linceuls, ayant tôt constaté ses talents de peintre paysagiste l’envoie à Londres aux alentours de son treizième anniversaire. Il y est l’élève du graveur français Hubert Gravelot, dans l’atelier duquel il subit non seulement l’influence du style rococo français de son maître, mais aussi celle du peintre anglais Francis Hayman. Vers 1743-1744, Gainsborough ouvre son propre atelier dans Hatton Gardens à Clerkenwell, mais cinq ans plus tard il retourne à Sudbury, ayant entre temps épousé Margaret Burr, fille naturelle du duc de Beaufort.
En 1752 la famille, agrandie de deux filles, Mary et Margaret, déménage à nouveau, mais cette fois pas plus loin qu’Ipswich, la plus grande ville du Suffolk. La réputation de Gainsborough comme portraitiste et paysagiste est alors déjà conséquente, et Mr and Mrs Andrews, peint vers 1748-1750, est l’un des tableaux les plus représentatifs de la peinture anglaise du XVIIIe siècle. C’est sans aucun doute cette progression dans sa carrière qui l’encourage à s’installer dans la région plus lucrative de Bath, la ville d’eaux à la mode, en 1759. Non seulement il s’y constitue rapidement une clientèle aisée pour des portraits, mais il commence aussi à fréquenter les cercles théâtraux et musicaux, où il devient l’un des familiers du grand acteur David Garrick et la talentueuse famille Linley. Trois ans après son installation à Bath sa carrière est interrompue par une grave maladie, mais en 1768 on l’invite à devenir l’un des membres fondateurs de la nouvelle Royal Academy, dont son grand rival, Josuah Reynolds, a été élu président.
Les spécialistes s’interrogent sur son emménagement à Londres en 1774, ne lui trouvant pas de justification rationnelle. Mais il semble possible qu’il ait commencé à constater une baisse de sa faveur auprès des personnages en vue qui envahissaient Bath pendant la “saison”, et qui y faisaient et défaisaient la mode. Quelle qu’en soit la raison, Gainsborough est désormais un homme riche (on estime que son revenu annuel à cette époque dépassait 20 000 guinées, une somme énorme), et il a les moyens d’installer sa famille sur la très élégante avenue de Pall Mall, et en même temps d’agrandir son cercle d’amis, musiciens entre autres. Les années 1780 lui réservent aussi bien des moments de gloire que des déceptions, la famille royale l’adoptant comme peintre non officiel, mais lui refusant la position de Peintre Principal, poste qui revient à Reynolds à la mort en 1784 du titulaire, Allan Ramsey. La même année il se querelle pour la deuxième fois avec la Royal Academy sur l’accrochage de ses œuvres, suite à une série d’expositions annuelles qu’il a organisées de son côté. Au printemps 1788, Gainsborough mentionne pour la première fois ce qui va se révéler être une tumeur cancéreuse au cou. Il meurt le 2 août, non sans qu’une touchante réconciliation ait eu lieu avec son vieux rival Reynolds. Ce dernier compte au nombre des porteurs de son cercueil lors de ses funérailles à Kew, dans les faubourgs de Londres.
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