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L’image qui ressort des lettres qui nous restent de Gainsborough et des anecdotes que racontent ses amis est celle d’un personnage extrêmement séduisant, même s’il se laissait parfois aller aux débordements de convivialité à la mode dans l’Angleterre géorgienne. Il y avait aussi chez lui certaines contradictions ; généreux à l’excès, il possédait aussi de fortes convictions religieuses (il refusait de travailler le dimanche) qui ne l’empêchaient pas d’avoir des aventures extra conjugales. Ses lettres, très révélatrices sur l’homme et ponctuées de tirets lorsqu’il saute avec aisance d’un sujet à l’autre, montrent une grande aisance d’écriture. Elles sont aussi extrêmement divertissantes. Après sa mort, hélas, une époque plus moralisante trouva que beaucoup d’entre elles étaient licencieuses et certaines furent, semble-t-il, détruites. On pourra se faire une petite idée de la saveur de son écriture et de ses relations avec certains amis musiciens dans cette lettre d’excuses qu’il écrivit à un ami de la noblesse à Londres en mai 1772, pour expliquer pourquoi il avait été incapable de lui rendre visite :
“Remontant Harley Street et, n’ayant encore rencontré ni violoneux ni hautboïste, je me félicitais d’avoir sans doute l’occasion de te présenter à nouveau mes devoirs ; eh bien, figure-toi, je n’étais pas à trois portes de chez toi que je percutai de la tête la grosse bedaine d’Abel. Il me promit que si j’acceptais de dîner avec lui, j’allais entendre un homme sonner du [cor] français ; je découvris Fisher [en fait Fischer], Bach et Duport [le violoncelliste français Jean-Pierre Duport], tous prêts à profiter du jour où j’étais obligé de rester en ville pour me faire un sort, si bien que je n’ai eu le plaisir de voir ni un ami, ni un tableau, ni quoi que ce soit d’agréable, à l’exception d’une petite Vénus sortant de l’onde sur le chemin du retour…”
La référence peu flatteuse à Abel nous rappelle que le compositeur était corpulent, bien que le superbe portrait que Gainsborough a fait de lui dissimule en partie cette vérité (fig. 4). La “petite Vénus” était une prostituée, et l’allusion concerne le titre d’un tableau qui figurait dans l’exposition de la Royal Academy de cette année-là. Les protestations sont certainement relativement sincères, car Gainsborough était connu pour apprécier la compagnie des musiciens. Sa fille Margaret nota que son père “était très attiré par la compagnie des musiciens, avec lesquels il dépassait souvent les bornes de la tempérance… ce qui le mettait parfois hors d’état de travailler pendant une semaine ”.
Comme ses lettres personnelles, dont l’un de ses amis considérait qu’elles contenaient tellement de Gainsborough qu’on “n’avait jamais le cœur de les brûler”, sa conversation était gaie et animée, ce qui fait qu’on se disputait beaucoup sa compagnie. Selon l’un de ses amis, “ses sujets favoris étaient la musique et la peinture, dont il avait une manière très personnelle de parler. Les sujets ordinaires, ou même les conversations plus relevées, il les avait en horreur, et il les interrompait toujours par quelque trait d’esprit ou d’humour”.
Les relations du peintre avec ses clients étaient inhabituelles pour une époque où ces derniers s’attendaient souvent à une certaine servilité de la part des artistes. Comme son fameux contemporain, Joshua Reynolds, Gainsborough ne se considérait pas comme un inférieur dans ses rapports avec les aristocrates qui lui demandaient de travailler pour eux. Au contraire, ses manières avec eux étaient naturelles et familières, attitude qu’il adoptait même avec la famille royale. Il affirma un jour qu’il avait “eu une conversation grivoise avec le roi, et un entretien moral avec le prince de Galles”, joli trait d’esprit si on se souvient que George III était un homme d’une moralité irréprochable et que c’était loin d’être le cas de son fils aîné.
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