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L’Orphée de Poliziano accompagnait son chant en jouant du luth, ou peut-être était-ce une lira di braccio à archet 2. Les adaptations musicales ultérieures ont évoqué la lyre d’Orphée avec toute une variété d’instruments musicaux. L’Euridice de Peri (à Florence, en 1600) dissimulait en coulisses quatre musiciens pour accompagner Orphée au clavecin, à la chitarrone, à la viole et au luth 3. L’Orfeo de Monteverdi de 1607 différait des autres interprétations par son accompagnement incluant tout un cortège d’instruments : deux violons, deux cornets, une harpe double, un trio à cordes ainsi qu’un ensemble à quatre parties d’instruments à cordes frottées avec archet. Dans l’Orfeo de Luigi Rossi, représenté à la cour du Roi de France en 1647, Orphée semblait pincer les cordes d’une lyre, mais ce que le public entendait réellement, c’était un ensemble de douze violons et autres instruments de la famille des cordes frottées, cachés en coulisses.4 Représenté à la cour du roi Louis XIV, en 1666, Le ballet des muses retraçait, dans la septième de ses treize entrées dansées, l’histoire d’Orphée. Dans la représentation originale, le rôle d’Orphée était interprété par le compositeur favori du Roi, Jean-Baptiste Lully, qui ne chantait pas mais en revanche, jouait un solo au violon en alternance avec un grand orchestre d’instruments à cordes qui symbolisait, selon toute vraisemblance, sa lyre.
Dans l’Orfeo d’Antonio Sartorio (Venise, 1673), Orphée entrait “sa lyre à la main”, mais chantait l’aria qui bouleversait les bêtes sauvages au son d’un quatuor à cordes. Le Carnaval de Venise par André Campra (Paris, 1699) évoquait le mythe d’Orphée comme une comédie lyrique dans une pièce musicale. Orphée descendait aux Enfers sur l’air d’une “symphonie douce” jouée par deux flûtes et une basse continue ; il s’adressait ensuite à Pluton au son de deux violons. Dans l’Orfeo ed Euridice de J. J. Fux (Vienne, 1715), la lyre d’Orphée devenait un ensemble de violons et violoncelles jouant en pizzicati. Gluck, tant dans la version italienne que française d’Orphée et Eurydice (Vienne, 1762 puis Paris, 1774), dotait Orphée d’un orchestre entier à lui tout seul – un ensemble à quatre parties d’instruments à cordes et d’une harpe, hors scène – tandis que les Euménides qui entravaient son chemin vers les Enfers étaient accompagnées par un deuxième orchestre composé d’instruments à cordes, de bois et de trombones 5. Karl Ditters von Dittersdorf composa un programme symphonique sur le thème d’Orphée et Eurydice qui fut joué à Vienne, en 1786. Cette fois, les instruments incarnaient à la fois la voix et la lyre du héros : Orphée était représenté par un violon soliste, la lyre par le reste de l’orchestre 6. Haydn a lui aussi composé un opéra sur le mythe d’Orphée, L’anima del Filosofo, écrit pour le King’s Theatre à Londres, un opéra qui fut répété mais jamais représenté. Dans l’œuvre de Haydn, au premier acte, Orphée apprivoisait les bêtes sauvages au son d’instruments à cordes jouant en pizzicati et d’une harpe.
Il est possible de déterminer, approximativement tout au moins, la taille et la composition des ensembles qui jouaient lors des premières représentations de chacune des onze œuvres musicales ci-dessus mentionnées à partir de livres de comptes, de rapports et autre matériel d’archive. Le tableau 1 répertorie non seulement les instruments qui ont représenté la lyre d’Orphée, mais également les instruments qui sont intervenus à un moment quelconque de l’œuvre. En effet, au cours des 191 années qui ont séparé l’Orphée de Peri de celui de Haydn, les ensembles instrumentaux des opéras ont subi de grands changements. Les premiers ensembles mettaient plus en valeur les claviers et les instruments à cordes pincées, tandis que les ensembles plus récents reposaient, eux, sur les instruments à cordes frottées et avaient tendance à inclure plus de vents. Les instruments peu communs des ensembles les plus anciens (lira grande, cornet, basse de violon) ont été remplacés par des instruments qui sont les ancêtres directs de ceux encore en usage de nos jours. L’équilibre entre les instruments au sein des ensembles a également changé. La proportion de violons parmi les instruments à cordes a augmenté ; celle des violes a diminué ; on note une progression du nombre de vents. Enfin, le tableau 1 suggère que les ensembles instrumentaux se sont considérablement agrandis au cours des deux siècles qui se sont écoulés entre 1600 et 1791.
En préambule de la partition éditée de L’Orfeo, Monteverdi a consigné une liste de 33 “Stromenti” requis pour jouer l’œuvre. Charles Burney, historien et chroniqueur musical, en regardant la liste de Monteverdi estima que “l’orchestre... pour la représentation de ce drame dépassait largement en nombre celui de l’Euridice [de Peri]...7” John Hawkins, contemporain et rival de Burney, conclut en étudiant la même liste que chaque chanteur était accompagné par un groupe d’instruments différents et que, par conséquent, “l’accompagnement de tout un orchestre complet n’était pas nécessaire 8”.
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