Hanter l´esprit
Comment expliquer cet engouement? D’abord, par l’extrême musicalité de la langue métastasienne (l’auteur affirmait “ne rien pouvoir écrire dont il ne puisse imaginer la mise en musique”, et a lui-même composé quelques airs sur ses propres textes). Cette musicalité, nous l’avons signalé, a longtemps été perçue comme un obstacle à l’avènement d’un véritable genre tragique propre à l’Italie. Ceux qui enviaient à la France son théâtre ont tout tenté pour dissimuler le lyrisme émollient de la poésie italienne, Jacopo Martello en “inventant” un vers aux sonorités prosaïques, Zeno en appliquant aux airs les dislocations périodiques du récit. Intuitivement, Métastase comprend que ce n’est pas en refoulant sa propre nature que la déclamation italienne s’affirmera. Puisque le vers italien semble naturellement chanter, laissons-le faire ! On doit à son passé d’improvisateur cette langue envoûtante, qui fond dans un même moule allusions et allitérations, images et idées, sens et sonorités, comme le prouve cet air célèbre de César (extrait de Catone in Utica), que Gluck reprendra dans sa Clemenza di Tito (II, 15), puis (en ce qui concerne la musique seule) dans son Iphigénie en Tauride :
Se mai senti spirarti sul volto
Lieve fiato che lento s’aggiri,
Di’: “Son questi gli estremi sospiri
Del mio fido, che muore per me.”
Si jamais tu sens passer sur ton front
Un souffle léger qui doucement tourne,
Dis: “Ce sont là les derniers soupirs
Du fidèle amant qui pour moi expire.”
L’écriture de Métastase inspire spontanément la musique, on le perçoit à travers le cheminement inconscient de cette “mélodie” en Gluck. De façon intuitive, le poète reconnaît ce pouvoir invocateur de ses propres vers et, dans les airs, il ne cherche pas à approfondir le sens ou à faire avancer l’histoire. En “Brecht avant l’heure”, il dissocie volontairement les moments qui sollicitent l’adhésion sensuelle, spontanée, non dialectique, de ceux qui font appel à la réflexion, à la participation intellectuelle, au sens critique, à l’intelligence.
Mais, ce qui est plus original, ses airs qui ne s’offrent a priori que comme des divertissements, vont, grâce à la musique, hanter l’esprit. C’est pourquoi il leur confie souvent l’expression de sa pensée profonde, bien que sous une forme simplifiée (Alessandro nell’India, III, 4):
Se troppo crede al ciglio
Colui che va per l’onde,
In vece del naviglio
Vede partir le sponde :
Giura che fugge il lido ;
E pur cosi non è.
Si, celui qui prend la mer,
Ne croit qu’à ce qu’il voit,
En place du navire,
Il voit partir la rive :
Il jure que fuit la grève :
Mais ce n’est pas le cas.
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