Jusqu’à récemment L’Art de la Fugue était considéré comme la toute dernière composition de Bach, conçue et écrite dans les dernières années de sa vie. On a donc fini par la considérer comme “son ultime testament”. Cela cadrait bien avec cette tendance générale à considérer les dernières œuvres de tout artiste comme une réflexion transcendantale, surnaturelle, émanant de l’esprit de leur créateur. On a aussi beaucoup extrapolé sur le fait que l’œuvre a été publiée sans indications d’instrumentation : on y a vu une preuve supplémentaire de son désintérêt pour les considérations matérielles, de son indifférence pour la sonorité et l’interprétation. Certains ont même décrit L’Art de la Fugue comme de la musique “pour les yeux” (Augenmusik), destinée à être contemplée et analysée plutôt que jouée.
Depuis sa première publication en 1750 (un an après la mort de Bach), l’œuvre a effectivement souvent été traitée comme de l’Augenmusik. Elle a été rééditée, étudiée et analysée au cours du XIXe siècle, mais ce n’est qu’en 1927 qu’elle a été jouée intégralement en public, sous la direction de Karl Straube, le Thomaskantor de l’époque. Straube reprenait l’orchestration colorée de Wolfgang Graeser qui employait différentes combinaisons instrumentales allant du clavecin ou de l’orgue solo, en passant par des instruments à cordes solistes, jusqu’à un orchestre complet de cordes, cuivres, bois et orgue. De telles orchestrations aidaient L’Art de la Fugue à atteindre enfin les salles de concert. Elles renforçaient cependant aussi l’idée que cette œuvre n’était pas liée à une instrumentation particulière, étayant ainsi le mythe de l’Augenmusik, auprès du public lui-même.
Histoire de la composition de l’œuvre
Les recherches récentes sur la chronologie de la composition de L’Art de la Fugue (en particulier par Yoshikate Kobayashi et Christoph Wolff) ont jeté des doutes sur son statut d’ “ultime testament”. Bach a probablement commencé à le composer relativement tôt, entre 1738 et 1742. Dès 1746 il en avait achevé la première version, qui était constituée de douze fugues et de deux canons. Entre 1746 et 1749 il commença à en préparer la publication. Il y ajouta alors deux fugues et deux canons, corrigea plusieurs mouvements parmi les plus anciens, et réorganisa l’ensemble en une nouvelle séquence.
Lorsqu’il mourut en 1750 la gravure n’était qu’en partie achevée ; le travail d’impression, supervisé par Carl Philipp Emanuel Bach, ne fut achevé qu’en 1751. Cette édition cependant ne correspondait pas exactement aux vœux de Bach : le fait d’y avoir inclus deux versions du Contrapunctus 10 est certainement une erreur, et de plus les éditeurs y ajoutèrent le choral Vor deinen Thron tret ich hiermit (BWV 668, version révisée par Bach lui-même de son Wenn wir in höchsten Nöthen d’Orgel-Büchlein de Weimar), qui n’a pas de lien musical avec L’Art de la Fugue et dont on dit qu’il fut composé sur son lit de mort ; certains disent aussi que la dernière fugue inachevée n’appartient pas à L’Art de la Fugue ; et enfin l’authenticité du titre lui-même a été mise en doute.
Le mythe de l’Augenmusik a lui aussi été mis à mal ces dernières années dans l’esprit des spécialistes, quoiqu’il ait en fait certaines bases sérieuses. L’objectif de l’œuvre était, au moins en partie, pédagogique : les étudiants et les enseignants en composition et en interprétation pouvaient l’utiliser pour comprendre les complexités du contrepoint et pour affronter concrètement ses difficultés d’exécution. Pour remplir cet office, une telle œuvre devait pouvoir être jouée par l’étudiant seul, ou en tout cas par l’étudiant et son professeur ensemble. L’Art de la Fugue remplit cette condition : on peut le jouer presque tout entier sur un seul clavier.
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