Pedro Memelsdorff, interprete de la musique ancienne et la musique baroque, discographie
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COMPOSITEURS
Memelsdorff ,Pedro
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PEDRO MEMELSDORFF
Il semble que tout le monde parle de l’ars subtilior. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

J’aimerais croire que tout le monde en parle, mais je ne pense pas que ce soit le cas [rires]. En réalité l’ars subtilior n’est rien, c’est une invention moderne pour distinguer un certain groupe d’œuvres dans leur contexte historique. Le superlatif en particulier n’est rien, car il fait référence à un art « plus subtil » que l’art précédent, qui est l’ars nova, terme autodéfini par les compositeurs du début du XIVe siècle, Vitry, Muris, etc., par rapport au précédent, qu’ils appelaient antiqua. C’est une sorte de propre conscience de fin d’un cycle. Toute époque s’est appelée subtilior, je dirais même que toute époque s’est appelée plus subtile que la précédente. Et ce non seulement en musique, mais aussi en philosophie, etc. Ars subtilior serait un nom valable pour n’importe quel style de musique médiévale, ou n’importe quel style parlant de soi en latin. Toutes les musiques sont plus subtiles que les précédentes. Subtile veut dire intelligent. Cela définit l’intelligence. Subtilité au sens figuré : la minceur, la pointe d’un crayon mental. Et disons qu’entre 1375-1380 et la fin de ce siècle, la finesse d’esprit a été très utilisée pour se comparer avec d’autres compositeurs de l’époque précédente. Il est très commode d’appeler ars subtilior cette génération de musiciens qui se considéraient plus spirituels, plus subtils que ceux de l’ars nova. Il s’agit d’une musique d’origine franco-italienne, on ne sait pas très bien s’il s’agit d’un courant né en France, ou parmi les italiens du nord francophiles, ce qui est peut-être plus probable, sans être certain. C’est le contact entre deux doctrines musicales opposées, contraires, à la fin de Moyen-Âge, l’italienne et la française, qui créèrent une friction théorique qui conduisit à cela .

Cette friction a-t-elle un rapport avec le schisme d’Occident ?

Oui, elle a certainement un rapport avec des conceptions différentes de ce monde et du monde de l’au-delà, et de la façon de l’organiser et de l’expliquer. Je pense à un seul exemple qui a tant à voir avec l’ars subtilior, celui de la notion du temps : la musique française du XIVe se pose comme une science capable de représenter le temps comme une somme d’atomes, une somme d’unités indivisibles. Tandis que la musique italienne se propose d’expliquer et de représenter le temps comme la sous-division de cycles. Exactement le contraire. Des cycles égaux qui peuvent se répéter et se sous-diviser à l’infini. Contre la somme d’atomes tous égaux. Cela a entraîné des crises mathématiques et algébriques énormes et une représentation différente du rythme musical, qui conduit à des formes différentes de composition musicale, de mouvement, de danse, de cris et de chants... Tout change dans la musique si la notion fondamentale du temps change. Le subtilior est une tentative de concilier les deux doctrines. C’est une tentative impossible. Et il s’occupe de démontrer pourquoi c’est impossible. C’est une polémique, c’est une façon de composer avec laquelle chaque compositeur participe dans une certaine mesure à la discussion établie entre tous. Chaque compositeur est original, et s’il n’est pas original, ce qu’il compose ne mérite pas de l’être, car la musique n’a pas d’autre utilité que celle de discuter de musique à travers la musique. Elle ne sert pas pour danser, ou pour manger, ou pour un mariage, ou pour une bataille, c’est de la musique qui sert pour parler de musique. Elle a en cela quelque chose d’extrêmement contemporain et proche de notre siècle : c’est une musique de polémique. Ce qui est intéressant peut-être pour les gens qui ne l’ont jamais entendue, qui ne l’ont jamais vue écrite, c’est qu’il s’agit d’un type de musique qui essaie de fixer le moment de l’interprétation. La liberté avec laquelle un chanteur exprime un texte est impondérable, irrationnelle du point de vue mathématique, parce qu’elle a des déphasages minimes et des différences indescriptibles. L’ars subtilior est la polyphonie du déphasage, tout est toujours déphasé, comme une mosaïque sous l’eau, distordu par l’émotion d’un interprète. Cristalliser cet instant devient le problème de l’ars subtilior.

Nous pouvons penser que les œuvres que nous conservons ne furent pas écrites avant mais après leur exécution.

Parmi les quelques traités qui existent de rythme spécifique de l’ars subtilior, le plus important (encore anonyme à ce jour, mais qui est peut-être de Philipot de Caserta) décrit la rythmique du subtilior comme la technique pour écrire un art qui avant d’être écrit s’improvisait déjà. On y dit qu’il n’est pas possible que nous ne sachions pas écrire ce que nous faisons, et c’est pourquoi il propose un traité d’écriture et non un traité de composition. Cela me semble une preuve suffisante pour penser que tout cet art du déphasage est un art qui comme tout autre style de l’histoire de la musique est passé tout d’abord par une phase d’activité, et ensuite par une phase de documentation, et que cette dernière correspond non pas à son apogée mais à sa décadence. Il y a un moment où la croissance s’arrête, et où une certaine crainte de la disparition développe l’écriture. Si les traités du subtilior sont des années 1380-1390, on peut imaginer que celui-ci commence un peu avant. Il est plus difficile d’imaginer comment il a terminé. L’ écriture documente probablement un changement de doctrine, mais ce que cela représente pour l’interprétation n’est pas très clair non plus.

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