Pedro Memelsdorff, interprete de la musique ancienne et la musique baroque, discographie
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COMPOSITEURS
Memelsdorff ,Pedro
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PEDRO MEMELSDORFF
Peut-être que l’écriture fut abandonnée parce qu’on la considérait comme impossible, et que l’interprétation survécut.

L’ ars subtilior a cela de particulier qu’il ne s’est conservé que dans quelques sources. La raison n’en est pas claire. La première explication à laquelle on pense est qu’il s’agissait d’une musique d’élite, mais les motets aussi sont une musique d’élite. On peut penser qu’il s’agit d’une mode vite dépassée, hors d’usage en quelques années. Une autre possibilité est qu’en quelques années elle soit devenue incompréhensible. Très peu d’œuvres apparaissent dans plusieurs sources. Pendant la redécouverte de la musique médiévale au siècle dernier et jusqu’à nos jours, elle est devenue inclassable. Comment est-il possible qu’en plein Moyen Âge les gens se soient occupés de problèmes d’interprétation, de paramètres, de notation de la sémantique, plus que des siècles plus tard ? Cela allait à l’encontre de toutes les idées d’évolution, de perfectionnement. C’était une espèce d’île inexplicable. La seule explication que l’on trouva fut qu’il s’agissait d’une musique de scientifiques fous qui n’avait jamais été interprétée, et que ce n’est pas de la musique, mais une forme de mathématiques, d’algèbre, qui ne mérite aucune résurrection pratique.

Et cela n’est pas vrai dans la pratique, n’est-ce pas ?

C’est le public qui doit décider si cela valait la peine de la ressusciter ou pas. Ce que je peux dire, c’est que c’est parfaitement possible. Il n’est pas vrai qu’elle soit trop difficile et ce n’est pas une île de fous dans le Moyen Âge, qui est plein de ces choses. Je trouverais étonnant que les affrontements rythmiques entre l’Italie et la France, et les rapports qu’avaient ces compositeurs avec l’ars nova n’aient pas amené à faire une musique de ce type. Il n’y a aucune raison de croire qu’elle n’a pas été interprétée. Il n’y a pas plus de raisons que pour la musique de Landini ou de Machaut. Démonstration contraire : cette musique se trouve dans les mêmes sources et à côté de la musique de n’importe quel autre style. Si la seule raison était sa grande difficulté, elle a été surmontée car il y a de nombreux ensembles qui le font très bien. Schönberg aussi est difficile. C’est une musique extrêmement professionnelle. La première partie de notre siècle a connu le Moyen Âge à travers des amateurs. Il est compréhensible que ceux-ci aient décidé que le subtilior n’avait jamais été interprété.

A votre avis, que pense le public, quelle est la réponse que vous recevez ?

Le subtilior t’oblige à beaucoup interpréter, et cela rapproche beaucoup du public.

Beaucoup interpréter ?

Je veux dire à personnifier émotionnellement des actions musicales qui autrement sont si étranges qu’on ne sait pas bien comment les défendre. Comme si c’était un rôle théâtral avec des moments si absurdes qu’il faut s’inventer un personnage auquel tous ces moments puissent convenir, parce que sinon c’est si invraisemblable que tu ne peux pas prononcer les mots sans être mort de rire ou de trac. Le seul salut est la victoire. Ou tu convainc tout le monde, ou tu passes pour un fou. Lorsque l’interprétation est assez cohérente pour qu’à chaque action rythmique du déphasage corresponde une motivation (je veux dire une explication émotive de la part de l’interprète), alors on ne remarque rien de compliqué, mais la pure liberté. Ce que le public ne sait pas, c’est que cette liberté est écrite. Mais pourquoi devrait-il le savoir ? Quand on voit une partition de subtilior, cela semble un labyrinthe, mais quand les gens l’entendent, ils ne trouvent aucune complication. Les médiévistes le trouvent trop moderne, et le reste du public le trouve absolument normal.

Alors, les barrières culturelles sont celles que s’impose celui qui « sait » ?

Oui, tout à fait, la barrière culturelle est celle du médiéviste incompétent. Et le lieu commun d’un festival de musique médiévale est que ce doit être un festival Astérix-Obélix, avec des gens habillés genre médiéval qui mangent du sanglier avec les doigts. Et le Moyen Âge, ce n’est pas cela. Il y a de la musique de toutes les classes sociales et de tous les styles, comme à n’importe quelle autre époque. Le subtilior est une musique intellectuelle, et l’a toujours été, mais ni plus ni moins que la musique classique que nous écoutons tous. C’est comme une cathédrale gothique : elle n’est pas faite pour que les gens entrent et fassent des calculs. Elle a une proportion extrêmement compliquée et parfaite pour que les gens entrent et soient éblouis. C’est ce qui se passe avec le subtilior : il est plein de calculs, mais ils sont faits pour transmettre une émotion.

Il est possible qu’il ait existé une attitude d’écoute tout à fait différente, peut-être moins rationnaliste.

Je ne sais pas comment les gens du XIVe siècle écoutaient le subtilior. C’est assez difficile car nous l’imaginons avec tout le poids de ce qu’il y a eu après et avec le peu que nous savons de ce qu’il y avait avant. D’autre part, ce que l’ars subtilior a d’innovateur, le fait de passer les frontières, est plus important que ce qu’il a de traditionnel. Je suppose qu’il a toujours été surprenant, même à son époque, et qu’il ressemble en cela à notre perception. Ce qu’il arrive finalement, c’ est que toute une élite un peu lassée du Moyen Âge Astérix-Obélix a été fascinée par une musique si ambitieuse, dans le bon sens du terme. Elle s’est jointe au public d’avant-garde, qui est un public dans une certaine mesure très réduit, mais à sa façon assez ouvert et qui accepte les nouveautés.

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