Ton Koopman, interprete de la musique ancienne et la musique baroque, discographie
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COMPOSITEURS
Koopman, Ton
ENTRETIENS
TON KOOPMAN
Comment se traduisent les tendances puritaines dans le style de l'interprétation actuelle ? J'ai l'impression que vos interprétations accentuent des éléments tels que les rythmes de danse et la virtuosité de concerto éléments dont certains interprètes de Bach ont tendance à minimiser l'importance. C'est à cela que vous vous référez lorsque vous évoquez la surévaluation de l'élément religieux ?

Cela en fait partie. Les musiciens qui ont une approche de Bach dans une perspective puritaine ont tendance à employer très peu ou aucun ornement, et ils sont trop limités pour appliquer des dynamiques, trop uniformes dans leurs articulations. Je pense que c'est une erreur, et le fruit d'un malentendu. Cette division entre des éléments « sacrés » et « profanes » appartient beaucoup plus à notre époque qu'à celle des XVIIe et XVIIIe siècles. Dans la musique pour clavier de Sweelinck, même dans les morceaux les plus profonds, il y a des moments où il passe soudainement à un rythme de triples: parfois pendant seulement une ou deux mesures. C'est juste un exemple des mêmes types de rythmes présents à la fois dans la musique d'église et dans la musique de danse ; et je crois que nous faisons une trop grande distinction entre sacré et profane si nous traitons ces rythmes différemment dans différents contextes. La culture baroque n'a pas fait autant de différenciation. Si vous allez dans des églises baroques à différents endroits en Allemagne ( la partie catholique et la partie protestante ) vous constaterez qu'ils utilisent différents styles de décoration et d'architecture ; mais dans les deux cas, l'église est bien une église baroque, édifiée dans un style similaire à celui des bâtiments «profanes ». Par exemple, le pupitre du prêcheur peut être très profane dans certaines villes du nord de l'Allemagne (vous seriez étonné des poitrines nues que l'on peut voir parfois, par exemple à Stade) mais pour les gens de l'époque, cela aurait paru normal. Nous par contre, nous vivons dans une époque où l'église est en train de perdre une partie de sa puissance, et nous avons tendance à faire une distinction entre les croyants ou les pratiquants, et les non-croyants ou athées. Mais le fait de ne pas aller à l'église ne fait pas nécessairement de vous un non-croyant ; vous pouvez continuer de croire à votre manière, même si vous ne vous sentez plus à l'aise avec l'une des anciennes religions. Et je crois qu'une des bonnes choses à propos des cantates de Bach est qu'elles peuvent faire d'un athée un croyant tellement l'émotion que Bach a donnée aux textes est forte.

Mais même cette forte émotion ne se limite pas à sa musique d'église. De fait, je regrette que nous n'ayons pas d'opéras de Bach ; ils nous auraient montré un côté fantastique de Bach que nous ne connaissons pas aussi bien. Dans les grandes cantates profanes, comme Le combat entre Phoebus et Pan (BWV 201), on peut apprécier le talent de Bach pour la dramatisation et la représentation des personnalités des différents personnages. Et dans les morceaux d'église, c'est la même chose : Bach caractérise aussi clairement les personnalités dans les Passions que dans les cantates sacrées. Néanmoins, il est dommage que nous n'ayons pas d'opéras de Bach. Cela aurait pu être le cas. Quand Bach a cherché à s'éloigner de Leipzig il n'avait que deux endroits où aller (Dresde et Berlin) et je pense que dans ces deux villes, il aurait pu écrire de la musique profane. Il n'a obtenu de travail dans aucune de ces deux villes, ce qui est dommage à mon sens ; car après cela, il n'a plus composé beaucoup de cantates. Il est vrai qu'il a encore travaillé à la Matthäus-Passion et à la Messe en si mineur, et qu'il a beaucoup écrit de musique instrumentale ; mais nous avons perdu chez Bach le compositeur d'opéra, et c'est vraiment quelque chose que j'aurais aimé écouter.

Vous faites part de votre souhait de comprendre le sens de la musique de Bach. Pour certains spécialistes et interprètes d'aujourd'hui, la clé pour la compréhension de la musique baroque c'est la rhétorique musicale, la construction d'un morceau de musique sur la même base qu'un discours classique, ce qui a souvent été discuté dans les traités baroques de musique. Certains musiciens considèrent aujourd'hui la rhétorique musicale comme un code qui permet une traduction de la musique en mots ; Nikolaus Harnoncourt est peut-être le plus grand avocat de l'interprétation de la musique baroque comme un Klangrede (discours des sons). D'autres musiciens et spécialistes considèrent que cet accent mis sur la rhétorique est exagéré et déplacé. Quelle est votre position dans ce débat ?

Je crois que, comme méthode d'analyse de la musique baroque, la rhétorique est fantastique. Les méthodes analytiques du XIXe et du début du XXe siècle ont été développées dans l'esprit de la musique du XIXe siècle et elles ne fonctionnent pas aussi bien lorsqu'on les applique à la musique baroque. Les théories rhétoriques, qui furent développées aux XVIIe et XVIIIe siècles, sont un bien meilleur support pour comprendre ce que voulait dire le compositeur.

Ceci dit, nous devons toujours interpréter la musique en concert, et à ce stade je ne suis pas sûr que la rhétorique soit vraiment si utile. Je ne veux pas dire que les interprètes devraient totalement ignorer cette question. Ma posture est que, en tant qu'interprète, il faudrait se considérer comme un orateur ; il faudrait communiquer avec le public, apporter ses propres idées aux auditeurs. Mais si l'idée générale du morceau est claire pour vous, le fait d'aller plus ou moins dans le détail de la rhétorique n'a plus beaucoup d'importance. Je ne rentre pas beaucoup dans le détail de la rhétorique, car je crois que ce n'est pas très utile pour un interprète. En fait, j'ai l'impression que ceux qui connaissent la plupart des termes latins des figures rhétoriques, ne savent pas toujours comment faire de la musique en dehors de leurs connaissances.

Ma posture est que, en tant qu’interprète, il faudrait se considérer comme un orateur; il faudrait communiquer avec le public, apporter ses propres idées aux auditeurs

Donc prenons garde à cela ; ne lui donnons pas trop d'importance. Mais je ne dis pas que cela n'est pas important. Cela m'aide à comprendre, mais pas à interpréter.

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