|
Il y a cependant des questions techniques en ce qui concerne l’émission, ou la façon d’employer le vibrato, qui sont assez spécifiques dans certains styles.
Je crois que personne n’a jamais chanté avec une voix absolument fixe. On peut chanter avec beaucoup de vibrato et avec un vibrato qu’on ne remarque presque pas. Avec une voix qui semble fixe bien qu’elle ne le soit pas. La voix fixe étain un effet très utilissée dans Wozzeck, par exemple. C’est un son un peu terrifiant, menaçant, dépourvu d’affectivité. Les moines de Solesmes chantent avec un vibrato très spécial, presque un chevrotement. Et allez savoir ce que voulait dire quelqu’un à l’époque baroque lorsqu’il disait qu’il ne devait pas y avoir de vibrato. Quel vibrato est-ce qu’il rejetait? Tous ? Un en particulier? Il y a deux façons de concevoir le vibrato, comme variation de l’amplitude et de la fréquence. Le premier n’altère pas l’intonation, et il est propre à chaque chanteur. Chacun a une façon de le faire et je dirais qu’il est non seulement inévitable mais absolument souhaitable. Et puis, simplement, il y a des choses qui vont bien à une personne et d’autres non. Moi, je crois que je réussis bien le baroque italien, mais comme je ne suis pas un spécialiste, je ne sais pas pourquoi.
Dans le cas du répertoire classico-romantique ce sont souvent les théâtres eux-mêmes qui définissent ce que le chanteur incorporera ou non à son répertoire, en fonction des opéras qu’ils programment. Quand il s’agit de la Renaissance et du Baroque, il semble qu’il y a un plus grand degré de liberté de la part des interprètes. Et aussi un certain besoin de nouveauté. Comment naît, par exemple, l’idée d’enregistrer de la musique d’Erlebach?
L’idée est venue de Friederike Heumann (gambiste de Stylus Phantasticus). Au début cela m’a fait un peu peur, parce qu’avant nous avions fait, dans une infinité de concerts, un programme consacré à Orphée, pas seulement celui de Monteverdi mais tous les Orphée baroques, qui était pour moi un territoire beaucoup plus connu et qui en principe me semblait plus proche, en particulier pour la latinité. Mais ce que m’a dit Friederike m’a convaincu. Elle m’a dit que c’était une musique si triste que j’étais le seul à pouvoir la chanter. Nous avons même changé les tonalités, nous avons tout rendu beaucoup plus grave, nous l’avons menée dans les profondeurs.
Vos réponses laissent transparaître une forte revendication de l’intuition au-dessus du savoir académique. Cependant, dans vos interprétations, il y a une subtilité et une précision qui sont assez peu intuitives. Ou qui, tout au moins, se différencient assez de ce que le sens commun identifie comme intuitif.
Je ne veux pas parler d’un chant sans réflexion, et encore moins me limiter à ouvrir la bouche et à laisser les sons sortir tels quels. Ce qu’il y a, c’est que je ne suis pas une personne particulièrement éclairée. Les gens avec qui je fais de la musique en savent beaucoup plus que moi et ils me surprennent toujours avec des connaissances que j’ignore. Je ne le présente pas comme un mérite mais plutôt comme une limitation. Mais malgré cette limitation, je chante. Et c’est dans ce domaine que je pense compenser certaines lacunes avec des choses que me dicte l’intuition et qui après, selon ceux qui en savent plus, étaient bien. Mon approche d’une œuvre se fait à travers la partition. En principe, pour moi il n’y a rien de plus que ce texte et cette musique. Ensuite, comme je travaille avec Jacobs, avec Garrido, avec Savall, je demande, par exemple : Comment est-ce que je fais le trille ? Et ils me répondent, et je le fais comme ils le disent. Et mon envie de chanter fait le reste. DIEGO FISCHERMAN
|
|
|
|