Paul McCreesh, interprete de la musique ancienne et la musique baroque, discographie
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COMPOSITEURS
McCreesh, Paul
ENTRETIENS
PAUL MCCREESH
L’image que j’ai de vous est celle d’un musicien extrêmement sérieux, aux convictions fortes, et je vous vois aussi comme quelqu’un qui supporte assez mal les imbéciles. Cette image vous paraît-elle juste ?

Je suis quelqu’un de coriace, et j’imagine que je peux être exaspérant, comme la plupart des chefs d’orchestre, mais je ne pense pas qu’il soit si difficile de travailler avec moi. Il y a deux choses que j’ai apprises dans cette période de ma vie qu’il faut bien appeler l’âge mûr. La première est que j’ai des convictions très fortes sur la musique que j’aborde, et je n’ai pas de mal à me faire une opinion. J’ai dans ma tête une vision presque effrayante ce que devra être une musique, et elle s’impose à moi surtout lors des répétitions. J’aborde toujours chaque projet avec l’impression que je n’en connais pas assez la musique, mais dès que je commence à travailler tout se met en place dans mon esprit. La deuxième chose est que j’ai énormément de plaisir à travailler avec les gens, et c’est pourquoi je fais ce métier.

Vous passez désormais moins de temps sur la musique ancienne. Pourquoi ?

Les impératifs économiques de ce métier peuvent être extrêmement frustrants : les projets doivent être mis en place dans des délais très courts et le répertoire est en fait incroyablement limité pour des raisons commerciales. Bien sûr le répertoire de la musique ancienne et baroque est vaste, mais nous n’en jouons qu’un minuscule pourcentage et cela me frustre de plus en plus. C’est sans doute pour cela que je ne passe qu’environ un tiers de mon temps dans ce domaine ; on n’a pas envie de donner, disons, Acis et Galatée ou La Passion selon Saint Jean plus d’un certain nombre de fois dans une vie. Et comme le savent de nombreux lecteurs de Goldberg, j’ai beaucoup enregistré d’œuvres de la Renaissance espagnole, de Praetorius, de Schütz et des musiques de toutes sortes qui sont fantastiques mais fondamentalement non commerciales, et qui, c’est vrai aussi, ne fonctionnent vraiment que dans les églises merveilleuses pour lesquelles elles ont été conçues. Je pense donc qu’à ce stade de ma vie, j’ai plus de bonheur à travailler sur de la musique ancienne quand j’en ai envie, et à diriger le reste du temps des orchestres et des compagnies d’opéra modernes. Là, bien sûr, les difficultés sont différentes, les frustrations venant souvent des conditions pratiques dans lesquelles la musique se fait. Si je pouvais réunir le meilleur des deux systèmes, en apportant aux formations modernes l’intérêt et la souplesse de la musique ancienne, je serais un homme heureux. J’adorerais aussi avoir la possibilité de travailler sur de la musique classique et romantique avec des instruments d’époque, mais c’est trop difficile à réaliser quand on ne reste pas longtemps sur place.

Lorsque vous travaillez le répertoire baroque ou classique avec des orchestres modernes, faites-vous des tentatives conscientes pour leur instiller des pratiques “historiques”, ou bien n’avez-vous pas le temps de le faire ?

Pour ma part ce que je souhaite entendre lorsqu’on joue une musique est intimement lié à ce que nous appelons la pratique historique. Je n’interprète presque jamais de musique baroque avec des orchestres modernes, parce que franchement je n’aime pas beaucoup ça. Je travaille avec mon propre orchestre baroque qui est d’un niveau international, et je n’ai pas besoin de revisiter cette musique avec des orchestres modernes. On peut jouer agréablement du Bach sur des instruments modernes, mais c’est incroyable à quel point il est difficile de faire parler un violon moderne avec les si belles articulations qu’on obtient d’un bon violon baroque. Je travaille beaucoup avec des orchestres modernes sur le répertoire classique et sur celui du début du romantisme, et je trouve qu’on peut obtenir de très bons résultats. Cela m’aide d’être violoncelliste moi-même, et je me réjouis de voir que ce qu’il y a de meilleur dans la pratique historique est actuellement en train de faire son chemin dans les orchestres modernes. C’est un travail de patience et d’obstination, mais ce n’est pas par hasard si certains des meilleurs orchestres de chambre sont aujourd’hui assez souples pour pouvoir, par exemple, demander à des joueurs de cuivres de jouer des instruments naturels. La différence commence donc à s’effacer. C’est intéressant de voir que dans les pays scandinaves, et même en Allemagne où je viens de passer une semaine très instructive avec l’Orchestre Symphonique de la Radio de Cologne (WDR), vous trouvez de nombreux musiciens qui veulent jouer Haydn ou Mozart d’une façon à peu près historique, et je suis très heureux d’introduire l’esprit de la musique ancienne dans les formations modernes. Nous devons continuer ce processus d’infiltration : j’attends avec impatience le jour où la musique ancienne n’apparaîtra plus comme une religion différente !

J’ai un immense respect pour ceux qui y mettent de la passion et de la conviction, même si ce qu’ils font est diamétralement opposé à ma manière de sentir la musique. Ce qui me fatigue vraiment c’est ce flux incessant de groupes européens qui se fraient un chemin comme ils peuvent sans montrer de vraie personnalité. Ca n’apporte rien de bon au vrai travail sur la musique.

Pour revenir à ce mouvement en faveur de la musique ancienne et baroque tel qu’il est aujourd’hui, j’ai été intrigué par quelque chose que vous avez dit dans l’interview qui figure dans le livret accompagnant votre enregistrement de la Passion selon Saint Matthieu. Vous y suggériez que ce mouvement n’est pas toujours aussi sérieux qu’il le devrait. Pouvez-vous développer, s’il vous plaît ?

Je suis très heureux de cette occasion de lancer un pavé dans la mare. Tout d’abord je suis plutôt agacé par ce mouvement, quand on parle de ces gens (et ce n’est pas de la discrimination “âgiste” parce qu’il y a des gens de cette génération qui sont toujours dynamiques) qui se sont investis pendant vingt-cinq ans, mais qui ne sont pas allés vraiment au bout de leur démarche. Ils sont si suffisants et satisfaits d’eux-mêmes, assis là avec leurs violoncelles munis de leurs piques, jouant sur des instruments semi-modernes, avec des archets à moitié modernes. Il y a aussi ces chœurs si confortablement installés dans le cadre luxueux des écoles Gardiner ou Herreweghe, (qui sont très bien, je ne fais en aucun cas un commentaire péjoratif sur leurs qualités musicales), mais qui sont si souvent utilisés sans que quiconque se pose de questions sur leur pertinence par rapport au répertoire à jouer.

En deuxième lieu, je voudrais dire est que je suis parfois déprimé par le manque d’implication et d’intérêt pour la musique de bon nombre de chefs dans le business de la musique ancienne. Il me semble qu’il n’y a pas assez de gens qui soient vraiment passionnés, ou assez musiciens, si on considère la manière dont ils jouent. Je sais que c’est une question de goût, mais si vous m’interrogez sur les gens que j’aime le plus, ce sont souvent les gens que j’aime le moins, si vous voyez ce que je veux dire. J’ai un immense respect pour ceux qui y mettent de la passion et de la conviction, même si ce qu’ils font est diamétralement opposé à ma manière de sentir la musique. Ce qui me fatigue vraiment c’est ce flux incessant de groupes européens qui se fraient un chemin comme ils peuvent sans montrer de vraie personnalité. Ca n’apporte rien de bon au vrai travail sur la musique.

Paul McCreesh
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