“Madrigali”, “balletti”, et tragédie
Hasard des circonstances ou logique d’un renouveau, L’Orlando furioso entamait sa prodigieuse carrière au moment même où le madrigal sortait des limbes entre Mantoue et Florence. Tout naturellement, les tableaux bigarrés de l’Arioste devaient aussitôt aimanter vers eux les praticiens de cet art vocal naissant. Les stances du poème épique, par leur thème comme par leur rythme, appelaient la veste musicale. La polyphonie, avec son exubérance calculée, se plut à la fournir. Le premier musicien à se distinguer sur ces terres nouvelles fut le néerlandais Jaquet de Berchem, vénitien d’adoption, et maestro di cappella de la cathédrale de Vérone. Ses Capricci, “sopra le stanze del Furioso” publiés en 1561, inauguraient la longue liste des œuvres musicales fondées sur le poème de l’Arioste, ou inspirées par lui.
Mais ces premiers essais n’étaient que des balbutiements au regard de la faveur que librettistes et musiciens devaient témoigner à L’Orlando furioso tandis que se dessinaient, au début du XVIIe siècle, les contours capiteux du dramma per musica. Il était écrit que l’épopée de Roland, avec ses successions de drames sentimentaux ou héroïques, parsemée d’une multitude de fables et de tragédies, émaillée de tableaux allégoriques ou merveilleux, inspirerait les dramaturges. Tant de vie, tant d’action, tant de couleurs, appelaient le théâtre, de même que la thématique développée par l’Arioste, mêlant l’éclat de la forme à la richesse du message.
Dès 1616, seize ans à peine après l’Euridice fondatrice de Jacopo Peri, une Bradamante Gelosa, tragédie d’Alessandro Guarini, était représentée à Ferrare. Déjà, l’Arioste des grandes scènes magiques exerçait sur les auteurs son extraordinaire fascination. Bradamante, jalouse d’une trahison extorquée par ensorcellement, répondait à l’offense grâce au secours de l’anneau magique de Brunel et un univers merveilleux embrasait aussitôt l’opéra balbutiant. A peine trois années plus tard, c’est l’Arioste sentimental, celui des amours passionnées d’Angélique et de Médor, qui gagnait la scène florentine du Palazzo Pitti avec Lo sposalizio di Medoro ed Angelica, sur un livret d’Andrea Salvadori et une mise en musique de Jacopo Peri et Marco da Gagliano. L’œuvre, qui célébrait l’élection de l’archiduc Ferdinand au trône impérial, présentait au public de nouveaux acteurs de l’épopée de l’Arioste : Sacripan, roi de Circassie, éperdument amoureux d’Angélique ; l’Ombre de Dardinel, cousin d’Agramant tué par Renaud et enseveli par Angelique et Medoro. L’univers romanesque de Roland se faisait toujours plus familier du public et les premiers castrats ne tardaient pas à aller à sa rencontre : à Florence, en 1619, c’est Loretto Vittori, le premier castrat vedette de l’histoire de l’opéra, qui tenait le rôle de Medoro.
Le mouvement était lancé et les drammi puisant leur thème dans l’Arioste devaient rapidement se succéder. En 1625, c’est Francesca Caccini, fille du célèbre Giulio, qui présentait, toujours à Florence, son atypique opéra-ballet intitulé La liberazione di Ruggiero dall’isola d’Alcina. Le livret de Ferdinando Saracinelli replongeait dans l’univers magique de l’Arioste que Francesca Caccini animait en convoquant le recitar cantando paternel. Les images saisissantes des chants VII et VIII de L’Orlando furioso inspiraient puissamment librettiste, scénographe et compositeur, et se traduisaient notamment dans un ballet équestre accompagnant la libération des cavaliers et des dames emprisonnés par Alcine ou dans un chœur réunissait les “plantes ensorcelées” de l’île magique... Le succès de l’œuvre était assuré. Trois années plus tard, elle était reprise à Cracovie.
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