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On vous associe beaucoup à la région Alsace. Le Parlement de Musique est basé à Strasbourg, et vous enseignez au département de musique ancienne du conservatoire de cette ville. Êtes-vous originaire de cette région ?
Oui, j’y suis né et j’y ai toujours vécu. J’ai étudié à l’université, puis au conservatoire de Strasbourg. L’internat où j’ai fait mes études secondaires avait un excellent chœur de garçons qui chantait beaucoup de polyphonies du XVIe siècle, et c’est aussi là que je suis devenu pianiste et organiste, prenant la responsabilité de tenir l’orgue pendant les offices. Ce furent mes premières expériences musicales, mais grâce à elles, lorsque je suis arrivé au conservatoire – plutôt tardivement –, j’avais déjà une oreille bien exercée et une certaine technique, assez empirique, pour la direction de chœurs, le chant et l’orgue. Mais je suis d’abord allé à l’université où j’ai étudié la littérature, et plus tard enseigné le latin et le grec. Plus tard encore, lorsque j’en ai trouvé le temps, je me suis mis au clavecin. C’est l’ensemble de ces expériences qui m’a permis de définir ce que je voulais faire : me consacrer à la musique, du XVIe siècle à Schubert.
Quelle importance, selon vous, l’étude de la littérature parallèlement à celle de la musique a-t-elle eu pour votre activité musicale ?
Je suis sûr que ça a été important, même si j’aurais été incapable de dire pourquoi à l’époque. Aujourd’hui en revanche, je sais ce que cela m’apporte. Comprendre comment et pourquoi le langage évolue dans le temps m’aide aussi à mieux appréhender notamment l’évolution de la musique. Lorsque nous parlons d’un style, de ce qu’il était réellement par rapport à ce qu’il voulait être, cela mettait en cause l’évolution, mais beaucoup de ceux qui en parlaient à l’époque ne comprenaient pas clairement ce qui se passait en réalité. Ils essayaient d’analyser, d’établir par exemple des liens entre rhétorique et musique, mais un tel lien est très différent selon qu’on parle, disons, du XVIe ou du XVIIe siècle. Les gens voulaient trouver un rapport, mais l’explication n’était pas aussi logique qu’ils l’auraient souhaité. Le niveau de rhétorique d’un Concerto Brandebourgeois est très loin de celui d’un madrigal de Monteverdi. Ainsi, le désir de trouver une relation créait des malentendus. Il y a aussi la question du rubato, que le théoricien du XVIIe siècle Tosi considérait comme essentiel à l’expression. Ce problème très élémentaire du rapport entre mélodie et structure rythmique, entre une certaine liberté et le rythme dissimulé sous l’écriture musicale, était rarement évoqué, parce qu’il était résolu tout naturellement par les interprètes (comme il l’est dans la musique populaire), mais trop difficile à expliquer.
Lorsque vous parlez des gens qui essayaient d’expliquer, est-ce à des théoriciens comme Johann Mattheson que vous pensez ?
Oui, exactement. Les solutions proposées étaient toujours différentes, si bien qu’il était impossible d’établir le même lien entre langage et musique à des époques différentes. La musique polyphonique du XVIe siècle était très “plate”, alors que dans un madrigal de Monteverdi la musique suit le texte de près. A l’époque de Bach c’était encore une autre affaire parce que le texte était écrit pour la musique, les paroles des arias devant s’adapter aux trois parties de l’aria da capo. La structure était plus musicale que littéraire. Cela en faisait quelque chose de très différent, et mes études littéraires m’ont certainement aidé à mieux comprendre ces questions.
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