Réflexions : Musique ancienne et instruments de musique
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Réflexions : Musique ancienne et instruments de musique
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Réflexions : Musique ancienne et instruments de musique
26-07-2006
Parler de musique ancienne nécessite avant tout de faire une déclaration de principes : oui, j’appartiens à ceux qui pensent qu’on ne doit pas considérer comme musique ancienne la musique du passé qui n’a pas été ou n’a pas besoin d’être tirée de l’oubli.

Bien qu’il semble que nous soyons encore une majorité, on ne peut ignorer la position de ceux qui pensent que toute musique qui n’est pas contemporaine est nécessairement ancienne, ce qui implique nombre de problèmes lorsqu’il s’agit de définir ce qu’on entend par contemporain.

A vrai dire, les problèmes surgissent aussi dans l’autre camp lorsqu’il faut situer la frontière à un certain point de la seconde moitié du XVIIIe siècle, car si personne ne conteste que la musique de Jean Sébastien Bach (1685-1750) est ancienne, malgré sa prompte sortie de l’oubli, que celle de la génération des trois classiques viennois, Mozart (1756-1791), Haydn (1732-1809) et le Beethoven de la première époque (1770-1827) le soit ou non n’est pas si évident.

En ce qui concerne ce dernier, on peut faire des distinctions assez sibyllines tendant à qualifier d’ "anciennes" les œuvres des compositeurs classiques dans le cas où elles sont interprétées sur des instruments d’époque. C’est d’ailleurs ce qui se passe aujourd’hui. Si nous écoutons par exemple certaines sonates pour piano de Beethoven interprétées sur un pianoforte, nous avons la sensation qu’il s’agit de musique ancienne, alors que si elles sont interprétées sur un magnifique Steinway, la sensation est, sinon contraire, en tout cas différente. La contradiction qu’il y a dans le fait qu’une même œuvre, tout au moins en théorie, puisse être considérée comme "ancienne" ou non, selon qu’elle est interprétée sur un piano d’époque ou sur un autre plus moderne est évidente, bien que le problème dans ce cas soit purement terminologique. De fait, personne ne semble prêt à renoncer à écouter les chefs-d’œuvre du passé le plus proche sur des instruments qui renforcent leur qualité, si cela est possible, étant entendu que l’on ne renonce pas non plus à la possibilité de les entendre interprétés sur des instruments d’époque.

Pour les musiques antérieures au classicisme, l’emploi par les interprètes actuels d’instruments inadéquats, ou même appartenant à d’autres cultures, est loin d’être rare. Dans le répertoire de la haute Renaissance, nous voyons par exemple comment on utilise à profusion la viole de gambe, dont l’apparition ne se situe cependant qu’à la fin du XVe siècle, tandis que dans celui du Moyen Âge la présence du luth est pratiquement inévitable, alors qu’en réalité il semble qu’il n’ait été utilisé dans l’interprétation du répertoire savant occidental qu’à partir du premier tiers du XVe siècle, sauf exception. La raison pour laquelle on utilise ces instruments plutôt que d’autres plus appropriés, comme le serait la lira da braccio dans le premier cas et la harpe dans le second, doit semble-t-il être la même que celle qui fait utiliser un piano grand queue de concert pour interpréter le répertoire de la période classique : à savoir qu’ils renforcent - relativement - la sonorité et la sensation musicale. Ceci dit, et c’est là que les problèmes surgissent, tandis que lorsqu’il s’agit d’une sonate classique pour clavier, toute personne ayant une certaine culture musicale est capable de distinguer une interprétation sur instruments originaux d’une autre qui ne l’est pas, rares sont ceux qui sont capables d’argumenter pour ou contre le fait que le répertoire profane du Cancionero de Montecassino, qui est de l’époque d’Alphonse le Magnanime (†1456), soit accompagné à la viole de gambe ou que les chansons des troubadours soient chantées au son du luth, pour ne citer que deux cas.

En termes généraux, l’information actuelle sur la façon dont on doit interpréter la musique ancienne - et ce en se limitant à l’emploi des instruments - ne semble pas être allée au-delà de la génération des madrigalistes de la seconde moitié du XVIe siècle et de la première du XVIIe. Si personne n’a plus l’idée d’interpréter les madrigaux de Claudio Monteverdi accompagnés au piano, comme le faisait dans les années trente l’ensemble dirigé par la légendaire Nadia Boulanger, on peut par contre entendre les Messes et autres répertoires sacrés des grands polyphonistes espagnols du XVIe siècle accompagnés par de véritables "orchestres symphoniques Renaissance", avec les applaudissements pratiquement unanimes de la critique et du public. Parmi les nombreux cas flagrants figure celui des délicates petites chansons des XIVe et XVe siècles, dont le texte est bien souvent supprimé pour mettre en valeur l’ensemble bigarré d’instruments qui se chargent de leur interprétation.

Il y a bien sûr des interprètes scrupuleux qui s’efforcent de récupérer le répertoire médiéval et de la haute Renaissance, qui est en général le plus manipulé, en s’en tenant à l’information dont on dispose à ce sujet. Même lorsque celle-ci est rare, certains expérimentent différentes options à la recherche de la meilleure approche possible de l’authenticité historique. Ce que la situation a de choquant, c’est que le public distingue à peine ce type de musiciens de ceux qui cherchent à se faire une place à tout prix dans le monde compétitif de l’interprétation, certains sans même se renseigner sur le répertoire qu’ils jouent. De fait, seul un pourcentage très réduit du répertoire médiéval et de la première Renaissance que l’on peut écouter (à l’exception du chant grégorien, qui est un cas à part) est "authentique". C’est comme si le marché de la musique ancienne souffrait d’une inflation de "faux", qui à mon avis ne semble pas avoir tendance à diminuer.

On ne peut certes pas remonter le courant, mais on ne peut pas non plus se laisser entraîner sans aucun type de critère, à moins qu’il ne nous soit absolument égal qu’on nous donne un produit pour un autre, pourvu qu’il soit moyennement satisfaisant. S’il en est ainsi, il n’y a rien à objecter. Dans le cas contraire, il faudra prendre des mesures, et c’est fondamentalement le rôle des programmateurs, des gestionnaires et des critiques musicaux sensibles et bien informés.

Il ne s’agit pas de ne plus interpréter selon des critères essentiellement personnels, car en matière artistique tout est libre et discutable. Ce dont il s’agit, c’est d’enseigner et d’apprendre à distinguer de mieux en mieux entre deux types d’interprétation de la musique ancienne, selon que l’on suive ou non des critères rigoureusement historiques, à commencer par celui de l’emploi d’instruments de musique déterminés plutôt que d’autres.
Maricarmen Gómez Muntané

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